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«La Ligue nationale les a laissés tricher» -Serge Savard

Il y a 44 ans aujourd’hui, la dynastie des Broad Street Bullies prenait fin

Serge Savard
Photo Chantal Poirier Serge Savard.

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L’histoire se passe le 16 mai 1976. Il y a donc 44 ans jour pour jour. Montréal est à deux mois de présenter les Jeux olympiques, mais l’intérêt des amateurs de sports se porte ailleurs. Le Canadien met fin au règne des Flyers de Philadelphie, alias les Broad Street Bullies, en balayant la finale de la Coupe Stanley.  

Vénérés par leurs partisans pour leur style axé sur la rudesse et la violence, les Flyers sont l’équipe la plus détestée de la Ligue nationale de hockey, qui compte 18 équipes. Ils sont les champions du pugilat sur glace. Ils sèment la bagarre partout où ils passent.  

La grippe de Philadelphie  

Deux mois avant leur chute face au Tricolore, Don Saleski, Joe Watson et Mel Bridgman sont appréhendés par la police de Toronto pour des incidents survenus sur la patinoire du Maple Leaf Gardens.  

Plusieurs joueurs adverses craignent de jouer au Spectrum, où des amateurs arborent des casques militaires de style nazi.   

Certains vont même jusqu’à déclarer forfait sous prétexte qu’ils ne se sentent pas bien. On les dit atteints de la grippe de Philadelphie.  

« C’est une grande victoire pour le hockey ! »  

Serge Savard surveille de près Bill Clément. Derrière le grand défenseur du CH, on remarque Dave Schultz.
Photo d'archives
Serge Savard surveille de près Bill Clément. Derrière le grand défenseur du CH, on remarque Dave Schultz.

Mais après deux conquêtes de la coupe, les Flyers frappent leur Waterloo. Ils sont détrônés par le Canadien. Dans l’euphorie des célébrations, Serge Savard lance un pavé dans la mare.  

« C’est une grande victoire pour le hockey ! » s’exclame-t-il.  

Sa déclaration dégage la même puissance qu’un coup de poing de Dave Schultz, le bagarreur en chef des Flyers. Le propriétaire de l’équipe, Ed Snider, l’encaisse durement.  

« Il ne m’a pratiquement plus jamais regardé ensuite », raconte Savard de sa résidence secondaire d’Hilton Head Island.  

De un à quatre bagarreurs par club  

Les deux hommes se croisaient souvent lorsque Savard est devenu directeur général du Canadien. Mais Snider faisait comme si Savard n’était pas là.  

« Il a fait beaucoup de commentaires en rapport avec ce que j’avais dit, mais il ne mentionnait jamais mon nom », continue Savard.  

« Ce fut une période noire pour le hockey. Avant ça, on voyait un bagarreur par équipe. À Montréal, on avait John Ferguson. Mais là, c’était rendu à quatre par équipe.   

« Pour compliquer la situation, les règlements du troisième homme dans une bagarre et celui de l’instigateur n’existaient pas. Les gars se sautaient dessus à la moindre occasion. »  

Foires assurées  

Ça donnait lieu à des foires monumentales.   

« Quand on disputait des matchs préparatoires à Boston et à Philadelphie, on savait qu’une bagarre générale nous attendait », se souvient Savard.   

« Je disais au prof Caron [qui était directeur du recrutement et adjoint du DG Sam Pollock] qu’il fallait arrêter ça et qu’on avait besoin de renfort. On appelait ces rencontres les Lions contre les Chrétiens.  

« Lors de l’un de ces matchs, on s’était présenté au Spectrum avec nos joueurs les plus costauds de notre club-école. Les choses se sont calmées après ça. »  

Expansions trop rapides  

Selon Savard, cette escalade de violence était attribuable à deux raisons.  

« L’expansion s’est faite trop rapidement », explique-t-il dans un premier temps.  

« La Ligue nationale a élargi ses cadres de six à 12 équipes d’un coup, puis à 14, à 16 et à 18. Il n’y avait pas suffisamment de joueurs talentueux au Canada pour fournir toutes les formations.  

« Les Américains commençaient à produire des joueurs. Il y avait quelques Suédois, comme Borje Salming et Inge Hammarstrom à Toronto et Anders Hedberg et Ulf Nilsson à Winnipeg. »  

À noter que les deux derniers firent le début dans l’Association mondiale, qui comptait une douzaine d’équipes au début. Ce n’était rien pour améliorer la qualité du calibre.  

« Et les frontières des pays du bloc communiste comme l’Union soviétique et la Tchécoslavaquie étaient fermées », rappelle Savard.  

Le Tchèque Vaclav Nedomansky, premier joueur du régime communiste à avoir fait carrière en Amérique (il a évolué d’abord dans l’AMH avant de joindre la LNH), a déserté son pays pour réaliser son rêve.  

Les dirigeants coupables  

En deuxième lieu, Savard accuse les dirigeants de l’époque.  

« La Ligue nationale a fermé les yeux et accepté que ça se produise », reprend-il.  

« Les batailles et l’accrochage, notamment, sont sujets à pénalités depuis toujours. Mais c’était toléré. Je me souviens d’un match à Vancouver dans lequel Tiger Williams avait retenu Guy Lafleur sur les 200 pieds de la patinoire ! Les joueurs de petit calibre contrôlaient les meilleurs joueurs. »  

Dans le deuxième match de la série, Guy Lafleur manifeste sa joie après avoir inscrit le but qui devait procurer la victoire au Tricolore.
Photo d'archives
Dans le deuxième match de la série, Guy Lafleur manifeste sa joie après avoir inscrit le but qui devait procurer la victoire au Tricolore.

Discussions inutiles  

Savard raconte qu’à l’époque où il était DG, les directeurs généraux discutaient de l’application des règlements chaque semaine.  

« Les discussions tournaient toujours autour de l’interprétation des règlements », dit-il.  

« C’était toujours interprété de façon différente. Un jour, Jean Béliveau m’a demandé s’ils essayaient de tuer le hockey. J’avais rapporté ses propos au comité des directeurs généraux qui était présidé par Bob Pulford [qui était avec les Blackhawks de Chicago].  

« Je n’ai jamais compris que les bagarres soient tolérées au hockey. Au football, les joueurs sont expulsés. On faisait rire de nous. »  

Après avoir balayé les Flyers en quatre matchs consécutifs, les joueurs du Canadien avec l’entraîneur-chef Scotty Bowman en tête sont accueillis avec les grands honneurs à l’hôtel de ville de Montréal. C’est le directeur des communications du CH Claude Mouton qui a monté les marches avec la Coupe.
Photo d'archives
Après avoir balayé les Flyers en quatre matchs consécutifs, les joueurs du Canadien avec l’entraîneur-chef Scotty Bowman en tête sont accueillis avec les grands honneurs à l’hôtel de ville de Montréal. C’est le directeur des communications du CH Claude Mouton qui a monté les marches avec la Coupe.

Cible de moqueries  

Le hockey était perçu comme un mélange de boxe et de roller-derby aux États-Unis. Rodney Dangerfield, un humoriste américain qui a connu ses heures de gloire dans les décennies 1970, 1980 et 1990, avait une vision humoristique du hockey.  

« L’autre soir, je suis allé à un programme de boxe et ça s’est transformé en match de hockey ! » disait-il dans ses spectacles.  

Le film Slap Shot nous a fait bien rire, mais l’image du hockey en avait pris pour son rhume. Me suis toujours demandé, d’ailleurs, pourquoi
Paul Newman avait accepté de jouer le rôle de Reggie Dunlop.  

Les plus punis 11 ans d’affilée  

Les Flyers ont été l’équipe la plus pénalisée de la LNH entre les saisons 1971-1972 et 1981-1982. Lors de la saison 1975-1976, qui s’est soldée par la première de quatre championnats consécutifs par le Canadien, huit joueurs des Flyers ont totalisé au moins 100 minutes de pénalité.  

De ce nombre, trois ont passé plus de 200 minutes au cachot, soit Schultz avec 307 minutes, André Dupont avec 214 et Jack McIlhargey avec 205 minutes.  

Gary Dornhoefer et André Dupont à leur arrivée à Montréal pour les deux premiers matchs de la série au Forum. À la vue du photographe du Journal, le Moose déclare dans son langage coloré que les Flyers ne feront qu’une bouchée du Canadien.
Photo d'archives
Gary Dornhoefer et André Dupont à leur arrivée à Montréal pour les deux premiers matchs de la série au Forum. À la vue du photographe du Journal, le Moose déclare dans son langage coloré que les Flyers ne feront qu’une bouchée du Canadien.

Chez le Canadien, Doug Risebrough fut le seul joueur à amasser plus de 100 minutes de pénalité avec 180. Larry Robinson aurait dépassé ce chiffre, n’eût été 21 matchs ratés en raison de blessures. Il totalisa 80 minutes en 59 rencontres.  

Mario Tremblay et Pierre Bouchard, qui n’hésitaient pas non plus à jeter les gants, passèrent 88 et 50 minutes respectivement au banc des pénalités. Dans le cas de Bouchard, il faut dire que Scotty Bowman n’inscrivait pas son nom dans la formation à tous les matchs.  

« J’ai toujours dit que les Flyers ont volé les deux coupes qu’ils ont remportées », affirme Savard.   

Guy Lafleur « La Ligue les a laissés tricher. Ce fut une histoire d’horreur. Mais 1976, on était supérieurs aux Flyers. Non seulement nous étions meilleurs, mais ce que les gens ne réalisent pas, c’est que nous étions plus gros aussi.  

« Lorsque Larry Robinson a frappé Gary Dornhoefer contre la bande dans le deuxième match de la série au Forum, le choc a résonné partout dans les estrades. »  

Larry Robinson inscrit le premier but de la série en déjouant Wayne Stephenson au grand dam de Ross Lonsberry.
Photo d'archives
Larry Robinson inscrit le premier but de la série en déjouant Wayne Stephenson au grand dam de Ross Lonsberry.

Un préposé du service technique avait été dépêché sur la patinoire pour remettre la bande en place à coups de marteau.  

Du temps à comprendre  

Après sa première retraite comme joueur, Savard a fondé la Ligue collégiale AAA, qui interdisait les bagarres. Mais le message ne passait pas. Les foires et les actes disgracieux se poursuivaient dans la LNH et dans le hockey junior.  

« Ç’a pris du temps avant que les choses commencent à changer », enchaîne Savard.  

« Il y a trois ou quatre ans encore, Gary Bettman disait que les bagarres faisaient partie du hockey. Ce sont les poursuites judiciaires en relation avec les commotions cérébrales qui ont contribué à faire changer les choses.  

« Aujourd’hui, il n’y a plus de place pour les joueurs sans talent. »