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La BD québécoise à l’ère du mécénat

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Alors que le milieu de l’édition entreprend un lent processus de déconfinement, qui verra le calendrier de publications nécessairement impacté, plusieurs artistes n’ont quant à eux jamais baissé leur cadence de production, certains étant redevables non pas à un éditeur, mais bien à leur lectorat via la plateforme Patreon.  

Fondé en 2013 par le musicien Jack Conte, le site web de financement participatif basé à San Francisco permet un lien direct entre les artistes et leurs mécènes (patrons en anglais). Sous la forme d’un abonnement mensuel de quelques dollars, les « patrons » ont ainsi accès à la création d’une œuvre en temps réel. Plusieurs acteurs du milieu de la bande dessinée ont depuis privilégié ce format de sociofinancement aux Kickstarter, Indigogo et Ulule, qui, quant à eux, visent le parrainage d’un album physique sur une période de quelques semaines seulement. C’est notamment le cas de Caroline Brault, autrice du webcomic Utown amorcé en décembre dernier, ainsi que du tandem composé de Voro et François Lapierre avec L’agent double, projet de longue date enfin lancé en ligne au début de l’automne. 

UTOWN 

Photo courtoisie

L’autrice de l’excellent triptyque Hiver nucléaire, publié en première fenêtre sur internet – dont le troisième tome sur Patreon –, avait un plan d’action précis en tête. « J’ai pris la décision que si je devais avoir un Patreon, il fallait que ce soit pour un webcomic, qui génère du contenu de façon régulière. Ça faisait longtemps que je voulais faire Utown en webcomic, mais j’avais beaucoup de difficulté à cerner le ton du projet. Ce qui est différent avec Utown, c’est que j’ai mis le paquet sur le site web et sur le branding du projet. Avoir une page web dédiée, c’est très old-school », écrit Brault. « Patreon ne finance pas de projets en tant que tels, mais donne un coup de pouce aux artistes. Je crois qu’il faut être incroyablement populaire pour que ça ait une incidence sur de potentiels contrats d’édition. Je ne suis pas rendue là ! Pour ce qui est de l’édition papier, il n’y a rien de concret encore. J’ai obtenu une bourse pour ce projet, ce qui me permet de prendre mon temps pour bâtir un lectorat. »  

Architecte d’univers fascinants, Cab n’a pas son pareil pour animer des êtres de papier truculents et attachants, sauf peut-être pour Axelle Lenoir – autrice de L’Esprit du camp pour lequel elle signe les couleurs – elle aussi depuis peu sur Patreon. Utown raconte l’histoire de Samuel, jeune artiste domicilié à l’édifice Milton, situé dans un quartier rappelant Hochelaga-Maisonneuve. Embourgeoisement oblige, le repère sera la proie de bulldozers dans quelques mois. « Utown, c’est l’aboutissement de beaucoup d’années de world building, d’essais de scénarios, de bandes dessinées ratées, mais toujours avec les mêmes personnages. C’est un événement dans l’actualité qui m’a donné l’idée finale pour la prémisse. À partir de là, j’ai su que je pouvais camper mes personnages dans “l’univers d’à côté” et que ça allait être crédible. J’ai les décors des années plus roughs d’Hochelaga imprimés dans la mémoire, parce qu’il y avait des endroits réellement dangereux. Il fallait prêter attention et on dirait que le réflexe est resté. Dès que j’ai eu un appareil photo, j’ai commencé à accumuler des références, et je n’ai jamais arrêté. » Prévu en 250 pages, 39 planches dans les deux langues officielles ont été publiées, à un rythme de deux par semaine. Un pur délice, qu’il nous tarde de retrouver en album papier. 

L’AGENT DOUBLE 

Photo courtoisie

Voro (L’espion de trop, Été 63) et François Lapierre (1642 Oshéaga/1642 Ville-Marie et coloriste sur Magasin Général) sont deux créateurs à l’impressionnante feuille de route ayant œuvré pour le compte de différents éditeurs européens et québécois. Pourtant, leur envoûtant thriller mettant en scène un schizophrène dessiné en alternance – Voro à l’approche naturaliste pour les portions réalistes et Lapierre au trait onirique pour les moments hallucinés – n’a su trouver preneur lors du démarchage entrepris il y a quelques années. « Lorsque nous avons approché les gros éditeurs avec ce projet, ils étaient tous frileux. Ce qui est drôle dans tout ça, c’est que quelques années plus tard, on parle beaucoup plus ouvertement de santé mentale, comme au cinéma avec Le Joker », relate Voro. « On a donc dû trouver d’autres moyens pour financer le projet qu’on voulait faire, sans compromis. Ça a pris du temps passer par les demandes de bourses, trouver des partenaires, de nouvelles façons pour le financer, mais on a réussi à trouver un bel équilibre. Patreon n’est pas très rentable pour l’instant dans notre cas, mais ça fait partie des coups de pouce qui nous permettent d’avancer. »  

Certes audacieux, L’agent double est une expérimentation formelle de haut calibre, qui se lit d’un seul trait tant l’intermittence graphique est fluide. Chaque livraison de planche, que les contributeurs de Patreon attendent avec impatience, est un réel bonheur. Gageons que les éditeurs feront la file pour ajouter L’agent double à leur catalogue une fois l’album bouclé.  

À lire en ligne  

UTOWN  

L’AGENT DOUBLE