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Des larmes de glace fondue

Joannie Rochette
Photo d'archives Les jeunes patineurs artistiques qui souhaitent suivre les traces de Joannie Rochette sont en pause en raison de la pandémie.

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Des fois, on aurait juste le goût de pleurer. Un homme et une femme se sont rencontrés. Ils se sont aimés. Se sont mariés. À l’époque bénie du peace and love. Les Beatles enregistraient Abbey Road, Elvis préparait son Comeback Special, la NASA était à quelques vols de la grosse fusée Saturn d’envoyer Neil Armstrong sur la lune.

Ils se sont mariés et ont travaillé dur. Parce que la vie des années « sexe et hard rock » n’était pas si facile. Même si Guy Lafleur était champion compteur de la Ligue nationale et que les Expos étaient toujours à une victoire ou deux des séries éliminatoires.

La mode des grosses familles était passée, mais ils ont quand même élevé trois enfants. Qui leur ont donné cinq petits-enfants. 

Dans leur cas, la chanson Dégénérations, de Mes Aïeux, ne s’appliquait pas trop. 

Ils se sont aimés même quand l’Alzheimer s’est imposée et qu’il a fallu installer maman et papa dans un foyer.

Puis, y a eu la COVID-19 et ils sont morts. Pas loin de Laval. À une semaine d’intervalle. 

Comme sont morts André, le joyeux beau-père, Renée Claude, Ghyslain Tremblay et des milliers d’autres. Avec leurs histoires d’une vie.

LE GOÛT DE PLEURER

Des fois, on aurait juste le goût de pleurer. J’écoutais l’histoire de Marc-André Craig et d’Amélie Fortin en fin de semaine. Ils sont jeunes et sont passionnés. Amélie enseigne le patinage artistique depuis qu’elle sait se tenir debout. C’est vous dire. Son chum Marc-André est comme elle. Ils ont fondé une école, ils ont des dizaines d’élèves et visaient les Jeux olympiques de 2026 à Milan. Leurs meilleurs élèves sont trop jeunes pour espérer une présence aux Jeux de Pékin en 2022. 

Ils se sont impliqués avec un complexe privé de trois glaces à Chambly. Quelque chose de sérieux et de solide. Tous leurs élèves n’étaient pas destinés à tenter la grande aventure olympique, mais tous et toutes rêvaient à de belles musiques lumineuses quand ils sautaient sur la glace à cinq heures le samedi matin et que maman ou papa tétait un Tim Horton trop sucré dans la première rangée autour de la patinoire. 

SAUVER LES GLACES

« C’est simple, si le ministère d’Isabelle Charest ne fait pas quelque chose cette semaine, c’est la fin pour le patinage artistique au Québec jusqu’à l’automne. Nous avons 37 000 patineurs enregistrés, 1700 entraîneurs au Québec. Nos enfants n’ont pas patiné depuis le début du confinement. Mais nous, notre sport est plus compliqué que la gymnastique ou l’athlétisme. Pour espérer reprendre l’enseignement même en respectant la distanciation, nous avons besoin de glace. On commence à laisser fondre les glaces un peu partout à cause des frais de réfrigération. Même un complexe qui a les reins aussi solides que le nôtre à Chambly devra se résoudre à l’inévitable », d’expliquer Marc-André Craig.

IL N’Y A PAS DE PETITS DRAMES

Donc, le ministère doit donner un signal quelconque cette semaine sinon les trois glaces de Chambly et celles de nombreuses patinoires publiques vont cesser d’être réfrigérées. Ça coûte trop cher. On va les laisser fondre.

« Si, pour des raisons de sécurité, faut apprendre à chauffer la Zamboni, je vais le faire. Ça me fend le cœur de voir autant de jeunes devoir sacrifier une passion aussi belle », de dire Craig.

Je sais que la peine de 37 000 jeunes patineurs, c’est rien quand on pense aux milliers de morts dans les CHSLD ou les dizaines de milliers de nouveaux chômeurs qui découvrent avec stupeur que leur monde, si câlinour il y a trois mois à peine, n’existe plus.

Combien de nouveaux bacheliers à l’UQAM, à Laval, à Montréal ou dans les autres universités québécoises se préparaient un reste d’année fabuleux ? 

Les employeurs n’auraient pas le choix d’être patients pendant que nos heureux diplômés s’envoleraient pour la Thaïlande, le Vietnam ou le Japon avec un petit détour en Malaisie ou à Bali. Quelques mois au moins. La job attendrait leur retour. Des jobs, y en avait à la pelletée. 

L’Asie, après s’être offert le Pérou en février et mars, la nouvelle destination coqueluche chez les universitaires. 

D’autres chats à fouetter

Y a plus de job qui attend. Il a fallu se rabattre sur la PCU de Justin en espérant que les promesses d’emplois de mars vont tenir la route quand cette pandémie aura lâché prise. Quelque part en 2021, je présume.

Je ne l’ai pas dit si clairement à Marc-André Craig, mais j’ai très peur qu’Isabelle Charest ait mille autres chats à fouetter cette semaine. La glace va avoir le temps de fondre.

Il n’y a pas juste le patinage artistique. On aurait le goût de pleurer pour tous ces jeunes athlètes qui n’ont plus le droit de pratiquer la gymnastique parce que les barres et les anneaux ne seront pas désinfectés. Et pour le fils de Jeremy Filosa et ceux de Mathieu Boulay qui sont pognés comme les 180 000 jeunes joueurs de soccer du Québec.

C’est bien de vouloir protéger les aînés. C’est essentiel dans une société évoluée. Mais les jeunes, comment on va s’y prendre pour ne pas saccager leurs rêves ?

Isabelle, si on t’avait enlevé ta glace, aurais-tu gagné une médaille aux Jeux olympiques de Lillehammer ?

Serais-tu ministre ?