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La nostalgie en confinement

ART-VERNISSAGE LOUIS BOUDREAULT
Photo d'archives Notre rapport à « nos » artistes est d’une telle proximité qu’il en tombe presque lui aussi dans le domaine de la famille et de l’intime.

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Renée Claude, Monique Mercure, Michelle Rossignol. En quelques jours à peine, chacune est partie pour son dernier voyage. Trois grandes artistes. Trois créatrices inoubliables et intemporelles.

En confinement, la nostalgie se pointe plus souvent. Ces nouveaux décès dans ce qu’on appelait jadis la « colonie artistique » la ravivent de plus belle.

Né avec la Révolution tranquille, un phénomène inouï m’avait frappée toute jeune. Au Québec, pour une aussi petite population en nombre, les artistes de grand talent s’y bousculent au pouce carré. Qu’on le réalise ou non, les artistes, « nos » artistes, nous habitent et nous accompagnent.

Je l’avais d’abord remarqué chez ma maman. Dans notre famille ouvrière, sa vie était très dure. Beaucoup de privations. Pas seulement matérielles. Mais quand elle écoutait un « microsillon » de Ginette Reno, ses yeux souriaient de bonheur.

Embellir nos vies

Je le voyais aussi quand elle regardait un télé-théâtre avec Gilles Pelletier. Qu’elle s’émouvait d’un monologue d’Yvon Deschamps. Qu’elle chantonnait du Leclerc ou du Vigneault. Qu’elle s’amusait des blagues de Claude Blanchard ou des acrobaties d’Olivier Guimond.

Au fil des années 1960, 1970 et 1980, elle en a découvert tout plein d’autres. On les découvrait ensemble. Les Renée Claude, Monique Mercure, Andrée Lachapelle, Paul Buissonneau, Les Cyniques, Pierre Lalonde, Charlebois & Forestier, Marcel Dubé, Michel Tremblay, Gaston Miron, Denise Pelletier, Janette Bertrand, Nicole Martin, Denise & Dodo, Marc « Sol » Favreau, Albert Millaire.

Sans compter les Leonard Cohen, Stéphane Venne, Luc Plamondon, Denys Arcand, Jean-Pierre Ferland, Monique Leyrac, Pierre Létourneau, Gilles Carle, Harmonium, Anne Hébert, Janine Sutto, Beau Dommage, Marjo, Arlette Cousture, Clémence DesRochers, Jean-Claude Labrecque, Denise Boucher, Jean Lapointe, Pauline Julien. Et tellement d’autres.

Compagne réconfortante

Les artistes embellissent nos vies. M’approchant de mes 60 ans et pandémie obligeant, des cheveux blancs se disputent âprement mes mèches blondes. C’est bien comme ça parce que, contrairement à ma mère, décédée dans la cinquantaine, j’ai le privilège de voir venir la soixantaine. Du moins, jusqu’à preuve du contraire.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, comme disait Simone Signoret. En confinement, elle n’en devient pas moins une compagne réconfortante. Normal. Face à la COVID-19, on prend conscience de son inextricable finitude.

Le sentiment est pesant. En même temps, il réveille le souvenir réchauffant des êtres aimés qui, malgré leur mort, nous enveloppent encore de leur lumière.

Au Québec, depuis son avènement spectaculaire à lui-même après la grande noirceur, notre rapport à « nos » artistes est d’une telle proximité qu’il en tombe presque lui aussi dans le domaine de la famille et de l’intime.

Ces mots de Stéphane Venne disent tout : « Pour ce pays du Québec, Renée Claude sera pour toujours inoubliable. Il faut lutter de toutes nos forces contre l’oubli, aussi bien l’oubli pathologique qui vide le cerveau que l’oubli culturel qui éteint les collectivités. Je l’entends nous chanter, ma très chère Renée Claude, même de si loin dans son oubli, qu’il faut dire non à l’oubli, qu’il n’y a pas de page blanche, pas si on répète encore et encore et encore : Je me souviens. »