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«Incendies»: le réel rejoint le film de Denis Villeneuve

Le film «Incendies» de Denis Villeneuve
Photo d'archives, REUTERS Le film «Incendies» de Denis Villeneuve

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L’extraordinaire film de Denis Villeneuve (en sélection en 2011 pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère) vient, en quelque sorte, de connaître un rebondissement dans la réalité qui pourrait inspirer le scénario d’une suite.   

Adapté d’une pièce de Wajdi Mouawad, le film raconte l’histoire d’une femme, Nawal Marwan, originaire d'un village chrétien d’un pays du Moyen-Orient, en exil à Montréal. Dans Incendies, Villeneuve utilise des noms fictifs, mais les événements qui y sont décrits sont inspirés par ce qui s’est passé au Liban pendant la guerre civile (1975-1990). Le cinéaste a déclaré qu’il ne l’avait pas mentionné pour faire de son film une histoire apolitique et universelle.  

Photo du film «Incendies» de Denis Villeneuve
Photo d'archives, Agence QMI
Photo du film «Incendies» de Denis Villeneuve

Détenue dans une prison secrète du Sud-Liban, de toute évidence la prison de Khiam, Nawal Marwan est violée par un gardien. Enceinte de son bourreau, elle accouche de jumeaux, ceux-là mêmes qui rechercheront leurs origines. C’est la trame principale du film.  

L’histoire de Marwan s’inspire de celle de Souha Bechara, qui fut détenue à Khiam pour avoir tenté d’assassiner Antoine Lahad, le commandant de l’Armée du Liban-Sud (ALS), en lui tirant deux balles.   

De 1985 à 2000, ce centre de détention était opéré par l’ALS, une milice libanaise chrétienne supplétive à l’armée israélienne qui occupait cette zone. La prison fermera en 2000, lorsque les Israéliens se retireront du Liban. Des milliers de Libanais et de réfugiés palestiniens y furent emprisonnés et torturés dont plusieurs femmes. Amnesty International et Human Rights Watch ont dénoncé l'utilisation de la torture à Khiam et le meurtre de détenus par des responsables de la prison.    

Un Américain d'origine libanaise, Amer Fakhoury, dit le «boucher de Khiam», qui a acquis ce surnom pour son rôle de gardien principal de la prison, a été arrêté en février dernier à Beyrouth et inculpé par un tribunal militaire. Selon des témoignages de victimes, Fakhoury aurait perpétré et supervisé des abus et des meurtres de détenus. Lorsque l’armée israélienne s’est retirée du Sud-Liban, Fakhoury s’est réfugié en Israël. Il a, par la suite, immigré aux États-Unis, où il a obtenu la citoyenneté américaine pour ensuite adhérer au parti républicain.  

Photo du film «Incendies» de Denis Villeneuve
Photo d'archives, Agence QMI
Photo du film «Incendies» de Denis Villeneuve

En septembre 2019, Fakhoury est rentré au Liban. Les autorités libanaises lui avaient donné l’assurance qu'elles ne le poursuivraient pas. Mais la nouvelle de son arrivée au pays a suscité une telle indignation qu’un tribunal militaire l’a rapidement fait arrêter pour enlèvement, torture et meurtre de détenus à Khiam.  

Les États-Unis, le plus grand donateur d’aide humanitaire et militaire au Liban, ignorant leurs obligations en vertu de la Convention internationale contre la torture, ont exigé sa libération immédiate. Lorsqu’un juge a rendu une décision empêchant Fakhoury de quitter le pays, il s’est réfugié à l’ambassade américaine, d’où un V-22 à décollage vertical des Marines lui a permis de déguerpir, faisant de lui un fugitif de la justice libanaise et de Washington son complice.  

C’est une nouvelle manifestation de la subversion par les États-Unis de l’État de droit qu’ils prétendent défendre à travers le monde. Trump a célébré la libération de Fakhoury. Il a même remercié Beyrouth d'avoir collaboré avec les États-Unis pour le libérer, mettant ainsi le gouvernement libanais dans l’embarras et embrouillant encore plus la situation.   

Cette affaire a provoqué d'importantes turbulences politiques au Liban. Trois jours après la fuite aérienne spectaculaire de Fakhoury, un de ses anciens adjoints à la prison de Khiam a été abattu à bout portant à l’aide d’un pistolet équipé d'un silencieux.  

Pourquoi les États-Unis ont-ils exercé de telles pressions sur un allié et engagé des moyens aussi importants pour éviter qu’un homme accusé de torture et de meurtre subisse un procès?  

Comme dit un personnage d’Incendies à un des protagonistes: «Parfois, peut-être, il vaut mieux ne pas savoir.»