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La lettre secrète de la dernière chance

Nordiques
Photo d’archives L’annonce de la vente des Nordiques en 1995.

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C’était aux alentours du 18 ou 19 mai. À Denver au Colorado. Une semaine plus tard, le jeudi 25 mai 1995, Marcel Aubut et ses partenaires propriétaires des Nordiques de Québec allaient annoncer que l’équipe quittait Québec pour le Colorado après avoir été vendue au groupe COMSAT.

Dans une salle d’hôtel que Me Marcel Aubut avait réservée à Denver, il passait en revue les clauses concrétisant la vente des Nordiques.

Dans moins d’une heure, il se rendrait avec Luc Ouellet, son bras droit, pour signer les documents officiels dans une salle de COMSAT. Pas une simple promesse de vente, les documents officiels. Ceux qui mettaient fin pour de bon aux Nordiques de Québec. Encore une signature et ils allaient devenir l’Avalanche du Colorado.

Marcel Aubut et son bras droit Luc Ouellet, ancien chef de cabinet du ministre de la Justice et depuis quelques années homme de confiance d’Aubut, attendaient et étiraient l’examen des documents. Comme si Aubut ne voulait pas quitter la salle.

Aubut était à la limite de la suffocation. Il lui restait une dernière chance de sauver les Nordiques. Il avait en poche une lettre confidentielle arrachée à COMSAT, signée par les deux parties, qui lui donnait le droit, même après l’acceptation des conditions de la vente, à 10 minutes de la signature de toutes les parties, de tout annuler si le gouvernement du Québec changeait d’idée et acceptait d’aider à sauver l’équipe.

C’est fini

Aubut prit une grande respiration et retourna d’un pas lourd à sa chambre. Il allait jouer cette dernière carte que lui permettait la lettre de COMSAT. Dans un dernier geste désespéré, il composa le numéro du cabinet du premier ministre Jacques Parizeau à Québec.

« Si mes souvenirs sont exacts, c’est Jean Royer, le chef de cabinet qui répondit :  Jean, je suis à Denver. C’est vraiment la dernière chance. Pouvez-vous nous aider à sauver les Nordiques ? Êtes-vous prêts à vous engager ? Juste me dire que vous allez embarquer ? » demanda Aubut. 

« Je me rappelle qu’il m’a dit... non, Marcel, c’est fini... on est passé à autre chose... on peut plus revenir... quelque chose du genre. Ça voulait dire non, c’était clair et définitif... », se souvient Me Aubut.  

Aubut avait espéré que le premier ministre Jacques Parizeau se donne un dernier week-end pour réviser le dossier. C’était encore possible de rebrousser chemin. Mais la lettre secrète resterait secrète. Elle ne servirait pas.

C’était fini. Le dernier clou dans le cercueil.

LES PLEURS DANS LE TUNNEL

Une semaine plus tard, Luc Ouellet et Marcel Aubut rencontraient les employés des Nordiques. C’était une heure avant d’annoncer aux médias que les Nordiques déménageaient au Colorado.

« Ils n’étaient pas nombreux, les Nordiques étaient une organisation modeste gérée serrée. Tout le monde pleurait. Ils perdaient un travail exigeant qu’ils avaient rempli avec passion », raconte Ouellet.

« Puis, on est montés dans un van, Marcel et moi, et on s’est dirigés vers le Concorde. En entrant dans le tunnel vers les parkings, j’ai été obligé d’arrêter. Marcel Aubut pleurait comme un enfant. Il n’avait jamais voulu vendre. Jusqu’au bout, il a cru qu’il arriverait à convaincre les gouvernements de ne pas laisser partir une aussi belle organisation aussi vitale pour Québec. Notre gros cahier de travail ne s’appelait pas : Document pour la vente, c’était écrit sur la page couverture : Document pour la survie. Il n’arrêtait pas de dire en pleurant : ‘‘Je peux pas le croire, je peux pas le croire.’’ J’ai attendu quelques minutes et je l’ai brassé un peu. Genre, let’s go Marcel, t’as une job à faire. On va y aller. »

Surprise totale

Dehors, les journalistes de Québec n’étaient pas si nombreux. Personne ne s’attendait à ce qu’on annonce le départ de l’équipe. Mon vieux camarade Maurice Dumas, chroniqueur de hockey au Soleil à l’époque, était convaincu qu’il venait couvrir la conférence de presse annonçant la survie des Nordiques. Même chose pour Albert Ladouceur.

Même Luc Grenier, directeur des sports au Journal de Québec, travaillait aux faits divers pour TQS à l’époque.

« On m’avait envoyé pour couvrir ce qui se passerait dehors. Or, il n’y avait rien. Personne ne croyait à un départ. Je suis rentré pour la conférence de presse », se rappelle Grenier.

Luc Ouellet regardait la scène en retrait. Discrètement. Le cœur gros.

La vie est quand même bien faite. 

Aujourd’hui, il est associé à Québec pour National, la grosse firme de relations publiques.

Propriété d’Andrew et Geoff Molson.

Pauvres familles

Je sais. Je sais très bien. Personne ne va pleurer. Personne ne va les plaindre. Ils sont jeunes, ils sont en santé et ils sont très riches.

Quand on est jeune, en santé et très riche, il n’y a rien de difficile à quitter femme et enfants, son quartier, sa ville, sa piscine et ses amis pour aller s’enfermer pour s’entraîner et jouer au hockey à huis clos afin de nourrir les commanditaires et les réseaux de télévision de la Ligue nationale.

C’est quoi cette idée qu’un jeune père de famille aimerait mieux passer le mois de juillet sur le bord de sa piscine ou de son lac avec sa blonde et les petits ? Qu’il hait voir ses enfants pleurer quand il quitte la maison l’été ?

C’est quoi d’ailleurs cette pensée que même quand on est jeune, en santé et très riche, on garde des émotions humaines ?

Humains aussi

Vos p’tits gars ont pas d’affaire à se lamenter. Ils pourraient gagner 14 $ de l’heure dans un CHSLD privé sans climatisation. Alors que tout leur hôtel va être très frais. Je l’écris tout de suite pendant que vous le pensez.

Le problème, c’est que la plupart aiment leur blonde et leurs enfants, que d’autres sont amoureux d’une nouvelle flamme et qu’ils restent de jeunes hommes aussi humains que le voisin qui s’ennuie de sa mère enfermée dans un CHSLD.

Sont juste plus jeunes, plus en santé et surtout beaucoup plus riches. 

Fait que, envoyez à l’ouvrage...