/misc
Navigation

Un silence lourd de sens

Coup d'oeil sur cet article

Le silence était long, inconfortable, calculé.

Justin Trudeau a l’habitude de tourner autour du pot lorsque vient le temps de donner son opinion sur Donald Trump.

Le premier ministre a choisi une autre tactique, hier, pour éviter de livrer le fond de sa pensée : un long silence de 21 secondes.

Ce silence est une des plus substantielles critiques jamais faite publiquement par Justin Trudeau à l’endroit de son homologue américain.

Tout ça en ne disant pas un traître mot, ni même en le nommant. Un coup de force, il faut le reconnaître.

Tensions

Donald Trump a fait monter la tension d’un cran cette semaine en menaçant d’envoyer l’armée dans les rues pour mater la résistance antiraciste.

Des manifestants et des journalistes sont chaque jour gazés et brutalisés. Pendant ce temps, le président s’amuse à jeter de l’huile sur le feu avec des déclarations incendiaires.

Que pense Justin Trudeau de tout cela ?

Et le silence fut.

Il faut avoir vu les images pour comprendre le poids de ce silence.

Vingt et une secondes, entrecoupées de soupirs, devant la caméra, c’est une éternité.

Les images ont fait le tour du monde.

Dans ce silence, il y avait toute l’exaspération et la tristesse des Canadiens qui regardent avec stupéfaction ce qui se passe au sud de la frontière.

Mais au-delà de ce brillant coup de marketing politique, Justin Trudeau a quand même encore une fois refusé de se mouiller.

Il a, après avoir pris son temps, tourné son regard vers ce qui se passe ici au pays, au lieu d’aborder la question.

« Il est temps pour nous, Canadiens, de reconnaître que nous aussi, nous avons nos défis. La discrimination est une réalité vécue par des Canadiens noirs et racisés tous les jours. Il y a de la discrimination systémique au Canada », a-t-il déclaré.

J’ai du mal à croire que M. Trudeau a cherché ses mots pendant plus de 20 secondes.

Notre premier ministre ne rate jamais l’occasion de se poser en champion de l’antiracisme et des libertés individuelles.

On a aussi déjà une idée de ce qu’il pense vraiment de son allié. Nous en avons eu un aperçu l’an dernier lors d’un cocktail de l’OTAN, lorsque notre premier ministre a été pris à se moquer du président, entouré d’autres leaders mondiaux.

Bonnes relations

Rendons à César ce qui lui revient. : Justin Trudeau a géré de façon très efficace sa relation avec l’administration Trump dans les dernières années.

Un des ingrédients de ce succès repose sur une volonté profondément enracinée au sein du gouvernement Trudeau d’éviter toute forme de confrontation.

Justin Trudeau est incapable de dire ses quatre vérités à la Chine, qui détient pourtant en otage deux Canadiens.

Qui croit que notre premier ministre osera un jour écorcher Trump, si abject soit-il ? De façon réaliste, qu’est-ce que le Canada aurait à gagner à s’engager dans une guerre de mots avec notre voisin ?

Ce n’est de toute façon pas dans la nature de Justin Trudeau, dont le style de leadership est consensuel.

Principes

Il n’en demeure pas moins que le silence du premier ministre ne fait pas l’unanimité. Il résonne, pour certains, comme un aveu de faiblesse, presque complice.

Les démocraties occidentales ont l’habitude de fermer les yeux sur les abus des uns et des autres. Parlez-en aux Catalans.

Mais y a-t-il des limites à la realpolitik ? Y a-t-il un moment où le silence devient lâcheté ?