/world/europe
Navigation

Place de l'Europe, frontière amère du virus entre Slovénie et Italie

Place de l'Europe, frontière amère du virus entre Slovénie et Italie
AFP

Coup d'oeil sur cet article

NOVA GORICA | Avec sa clôture installée à la hâte pour cause de coronavirus, la ville slovène de Nova Gorica s’est coupée de sa jumelle italienne, devenant un symbole du retour amer des frontières entre les deux pays, dont les habitants languissent de se retrouver. 

À l’ouest, Gorizia l’Italienne, située dans la région du Frioul-Vénétie julienne, avec ses 37 000 résidents. À l’est, Nova Gorica la Slovène, 13 000 âmes. Deux municipalités sur le papier, qui habituellement ne forment qu’une seule et unique agglomération. 

Dans ces villes jumelles, les habitants ont l’habitude de jouer à saute-frontières sans s’en rendre compte pour effectuer les gestes du quotidien. La démarcation est invisible depuis l’adhésion de la Slovénie à l’Union européenne (UE) en 2004, puis à l’espace Schengen en 2007.

Alors, quand les autorités slovènes ont érigé une clôture au cœur de la zone urbaine dans le cadre des restrictions de mouvement pour freiner la pandémie de nouveau coronavirus, amis et familles se sont retrouvés brutalement séparés. 

Depuis mars, résidents italiens et slovènes n’ont d’autre choix que de se donner rendez-vous au centre de l’agglomération, sur la vaste «Place de l’Europe» — Piazza della Transalpina en italien —, pour échanger des nouvelles de part et d’autre du grillage.

«Cela me rappelle l’époque de l’après-guerre, lorsqu’il y avait des barbelés ici», témoigne auprès de l’AFP un retraité italien venu vérifier mercredi si le droit de passage avait été rétabli. La clôture est toujours là: «C’est si triste», dit l’homme en slovène. 

L’Italie a rouvert ses frontières mercredi et les Slovènes, comme tous les habitants des pays voisins, peuvent désormais s’y rendre sans présenter de certificat médical ni se plier à une mesure de quarantaine.

Mais l’inverse n’est pas encore vrai pour les habitants de Gorizia l’Italienne, toujours persona non grata en Slovénie. Les autorités slovènes n’ont pas annoncé de calendrier d’assouplissement des passages, car l’Italie a été l’un des épicentres de la pandémie.

En attendant de se rencontrer librement, «les gens organisent des parties de badminton au-dessus de la barrière, fêtent des anniversaires, les amoureux se retrouvent pour le café du matin», décrit le maire slovène de Nova Gorica, Klemen Miklavic.

«Précieuse liberté»

Les Italiens s’impatientent de pouvoir à leur tour se rendre côté slovène, où beaucoup de produits et services, comme l’essence ou le coiffeur, sont moins chers.

«C’est exagéré», regrette, à propose de la barrière, une habitante italienne venue en voiture à la rencontre d’une amie slovène. Avant la pandémie, les deux femmes avaient l’habitude de déjeuner ensemble. Elles se revoient pour la première fois depuis deux mois au moins.

«Nous retrouver tout à coup avec un mur impossible à franchir, ça nous a traumatisés», explique à l’AFP le maire italien de Gorizia, Rodolfo Ziberna, qui ne veut pas que des barrières mentales s’installent à nouveau entre les deux communautés. «Toute une série de sérieux problèmes pour les deux villes ont émergé». 

En mars, l’Italie a d’abord imposé une quarantaine à toute personne revenant de l’étranger, avant de faire une exception pour les travailleurs frontaliers, au grand soulagement des habitants de l’agglomération. Les agriculteurs ont dû attendre un mois pour retrouver leurs champs situés de l’autre côté. 

Mais les rituels qui se sont installés sur la Place de l’Europe ont aussi resserré certains liens. À travers le grillage, une fenêtre a été découpée pour permettre de se passer des objets, ou de s’embrasser. Des dessins, un drapeau européen ont été accrochés. 

Sur un message, on peut lire: «La clôture va bientôt tomber. N’oublions pas alors combien la liberté est précieuse».

«Nous avons montré à l’Europe que maintenant, la réalité, c’est qu’il existe des zones urbaines transfrontalières», dit Klemen Miklavic. «C’était l’idée fondamentale des fondateurs de l’UE dans les années 1950». Lui-même a régulièrement organisé des rencontres avec son homologue italien sur la Place de l’Europe.

«Quand j’étais jeune, si je traversais la frontière, je disais que j’allais en Yougoslavie», renchérit Rodolfo Ziberna, la Slovénie étant issue de l’éclatement de la fédération yougoslave. «Maintenant ma fille, elle dit juste qu’elle part faire les courses».