/finance/business
Navigation

Des manufacturiers lucides mais déterminés

Malgré les milliards d’aide gouvernementale, la reprise s’annonce mouvementée pour les entreprises

Une employée de production est à l’œuvre chez Cuisine Malimousse, une entreprise de Saint-Augustin-de-Desmaures qui fabrique environ 400 produits différents, dont des sauces et des vinaigrettes.
Photo Jean-François Desgagnés Une employée de production est à l’œuvre chez Cuisine Malimousse, une entreprise de Saint-Augustin-de-Desmaures qui fabrique environ 400 produits différents, dont des sauces et des vinaigrettes.

Coup d'oeil sur cet article

Les mois à venir s’annoncent pavés d’embûches pour 57 % des manufacturiers québécois, qui ne s’attendent pas à un retour à la normale de sitôt, révèle un sondage consulté par Le Journal. Mais partout dans l’économie, des entreprises se retroussent les manches et innovent pour se sortir de la crise.

• À lire aussi: Un élan pour relancer l’économie

Le Québec inc. ne se berce pas d’illusions, mais est prêt à mener la lutte de sa vie pour demeurer en activité, révèle le coup de sonde de Manufacturiers et exportateurs du Canada (MEC).

Pas moins de 56,9 % des entreprises québécoises ont enregistré une baisse de leur productivité depuis la mi-mars. Dans 79 % des cas, cette baisse dépassait le quart du chiffre d’affaires. 

« La demande est en nette baisse, aux niveaux local et international et ce n’est pas sur le point de changer », constate Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec et vice-présidente de MEC.

Entreprises résilientes

Malgré tout, les entreprises d’ici sont résilientes, rappelle-t-elle.

Des entreprises comme le fabricant de meubles Groupe Lacasse, qui a conçu de A à Z une collection destinée aux télétravailleurs, pouvant être expédiée en cinq jours.

Ou encore Lev-Fab, qui tire habituellement 40 % de ses revenus de l’aérospatiale, et qui s’est découvert des débouchés insoupçonnés dans le secteur médical.

Ou Cuisine Malimousse, dont 60 % du chiffre d’affaires dépendait du secteur de la restauration, qui lancera sous peu sa mayonnaise 100 % canadienne en épicerie.

L’aide actuelle ne suffit pas

Malgré les centaines de milliards de dollars déjà débloqués pour venir en aide aux entreprises et aux travailleurs, les résultats de l’enquête suggèrent toutefois que les programmes gouvernementaux actuels devront être « élargis et étendus » pour s'assurer que la reprise prend racine.

C’est particulièrement vrai pour la Subvention salariale d'urgence, « une bouée de sauvetage vitale pour les fabricants », note MEC. 

Déjà, il y a deux semaines, le premier ministre Trudeau a annoncé l’élargissement de l’admissibilité et la prolongation jusqu’au 29 août du programme qui couvre jusqu’à 75 % des salaires.

Les gouvernements devraient également songer à déployer des mesures pour stimuler les dépenses de consommation, en particulier des produits fabriqués au Canada, insiste Mme Proulx.

« Nos gouvernements veulent stimuler l’achat local. Mais fabriquer au Canada, ça va avoir un coût. Est-ce que les consommateurs vont être prêts à payer davantage ? Ont-ils la capacité de le faire ? Notre portefeuille à tous est limité. C’est pourquoi ça va prendre des investissements massifs pour nous permettre d’être concurrentiels », conclut-elle.  

Des entreprises toujours inquiètes   

  • 55,7 % jugent que leur capacité de production et leurs ventes seront toujours inférieures à la normale dans trois à six mois. En Alberta et en Saskatchewan, deux provinces pétrolifères, cette proportion atteint 71,4 % et 83,3 %. 
  • 57 % ont un volume de production inférieur à la moyenne en ce moment. 
  • 75,9 % jugent que les salaires « causent des difficultés » à leurs affaires, loin devant toutes les autres dépenses. 
  • 44,8 % auront moins d’employés à temps plein dans les quatre prochains mois.   

Quels sont les facteurs qui limitent le plus votre capacité de production ?  

  • Demande étrangère insuffisante : 55,2 % 
  • Demande intérieure insuffisante : 53,4 % 
  • Pénurie de produits d’entrée : 22,4 % 
  • Contraintes de distribution des produits : 19 % 
  • Concurrence étrangère : 15,5 % 
  • Pénurie de main-d’œuvre non / semi-qualifiée : 15,5 % 
  • Espace limité : 12,1 % 
  • Pénurie de main-d’œuvre qualifiée : 10,3% 
  • Pénurie de fonds de roulement : 10,3 % 
  • Compétences en gestion, contraintes de temps : 8,6 %  

Quels programmes de soutien d’urgence du gouvernement fédéral votre entreprise a-t-elle demandés ou reçus ?  

  • Subvention salariale d’urgence : 65,5 % 
  • Report des impôts : 32,8 % 
  • Subvention salariale temporaire de 10% : 15,5 % 
  • Programme de Travail partagé prolongé : 15,5 % 
  • Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes : 8,6 % 
  • Programme de crédit aux entreprises : 5,2 % 
  • Aucun : 5,2 %  

1 sur 8 : Nombre d’entreprises qui se sont adaptées afin de fabriquer des produits liés à la lutte à la COVID-19. 

Méthodologie 

Manufacturiers et exportateurs du Canada a mené un sondage en ligne auprès des fabricants canadiens du 7 au 22 mai 2020. 320 réponses d'entreprises ont été fournies, dont 58 en provenance de sociétés établies au Québec. Toutes les réponses ci-haut proviennent d’entreprises du Québec.

Pénurie de main-d’œuvre ou d’emplois ? 

Difficile d’y croire quand on sait que le taux de chômage atteint actuellement 13,7 % au Québec et au pays, mais de nombreuses entreprises se retrouvent encore aujourd’hui en situation de pénurie de main-d’œuvre. Et dans leur cas, celle-ci pourrait perdurer encore un an ou deux.

Cela s’explique notamment par le fait que les chômeurs ne se trouvent pas où les emplois sont à combler, qu’il s’agisse de postes nécessitant des qualifications importantes ou non, explique Véronique Proulx, de Manufacturier et exportateurs du Québec.

« Sur la Rive-Sud de Montréal, une compagnie se cherche 25 travailleurs peu spécialisés. Elle n’arrive pas à les recruter, c’est comme avant la crise ! », dit-elle. C’est aussi vrai pour des postes plus spécialisés. 

Le chômage, lui, devrait redescendre assez rapidement, croit Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint à la Banque Nationale, qui projette un retour à un taux avoisinant 9 % au pays, dès la fin de l’année. 

Des secteurs à reconstruire  

Tous les secteurs de l’économie ne sont pas égaux devant la crise. Alors que certains tournent à plein régime, d’autres sont à l’arrêt complet.

D’autres encore continuent de fonctionner, mais leurs perspectives de croissance sont réduites à néant ou presque en raison des habitudes changeantes. À commencer par l’aérospatiale, qui pourrait prendre cinq, voire dix ans à se relever de cet épisode. 

Les compagnies aériennes ne s’attendent en effet pas à un retour à la normale avant 2022, et plusieurs d’entre elles ont mis une croix sur leurs projets d’achats d’avion. Même la vente de Transat à Air Canada semble incertaine. 

« Il faut aussi être conscient des secteurs les plus frappés actuellement, comme les arts et spectacles, l’hébergement et le tourisme, le commerce de détail. Cela représente 10 % du PIB, mais plus de 20 % des emplois, et la reprise n’aura pas lieu du jour au lendemain », rappelle Matthieu Arseneau, économiste en chef adjoint à la Banque Nationale. 

Une économie plus verte et juste ? 

À en croire le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, la relance économique sera aussi l’occasion pour le Québec de négocier une fois pour toutes son virage vert, alors que le gouvernement misera gros sur l’électrification des transports et les projets carboneutres pour atteindre ses cibles en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Dans « tous les projets », les entreprises qui obtiennent du financement de Québec devront aussi être « conscientes » de l’impact écologique de leurs décisions.

« Dans le cas où on aurait une empreinte (carbone) négative, il va falloir avoir des projets pour permettre de neutraliser ces émissions », explique-t-il en entrevue.

Il se dit également « optimiste » d’en arriver à un capitalisme « plus collaboratif, et plus vert ».

« La responsabilité sociale des entreprises et de leur PDG va prendre une plus grande importance. »  

Une chaîne d’approvisionnement à revoir 

L’objectif d’Ottawa et de Québec de devenir plus indépendants des autres pays sur le plan économique est noble, mais est-il réaliste ? Et souhaitable ? Tout dépend du secteur.

« On peut être libre-échangiste tout en étant intelligent », lance le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. « Des t-shirts fabriqués au Québec [à un coût moindre], ça ne va juste pas arriver. »

Par contre, la crise a permis de mettre en lumière nos faiblesses en matière d’agroalimentaire et de santé, notamment.

« On s’est rendu compte qu’on était très dépendant des autres pour des biens essentiels », comme des masques ou de simples lingettes nettoyantes, rappelle Véronique Proulx.

Ottawa et les provinces entendent donc investir massivement pour accroître la capacité de production – et réduire les coûts – dans l’alimentation, le pharmaceutique et les produits de première nécessité.

Dans d’autres cas comme l’aérospatiale et l’automobile, par exemple, le Québec et le Canada demeureront toujours très dépendants, car nos entreprises sont surtout des fournisseurs de grands donneurs d’ordre internationaux.

« Les chaînes d’approvisionnement vont demeurer mondiales, pour des raisons d’efficacité et de coûts. On ne peut pas se fermer complètement », dit Mme Proulx. 

Une semaine de quatre jours  

L’après-confinement signalera-t-il la fin de vaches sacrées comme la semaine de travail de cinq jours ou la présence obligatoire au bureau ?

Utopique il y a quelques mois, la semaine de quatre jours est sur bien des lèvres depuis que la première ministre de la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, a évoqué cette idée, à la fin mai.

Pour elle, cela permettrait de réduire le nombre de travailleurs dans les transports en commun et au bureau au même moment, tout en permettant de ranimer le secteur touristique.

« En fin de compte, cela se situe vraiment entre les employeurs et les employés. Mais comme je l’ai dit, la COVID-19 nous a permis d’en apprendre tellement sur la flexibilité des gens travaillant à domicile, la productivité qui peut en découler », a déclaré Mme Ardern.

« J’encourage vraiment les employeurs. Car cela aiderait certainement le tourisme dans tout le pays. » 

Déjà, certaines entreprises québécoises ont emboîté le pas, du moins pour l’été. Reste à savoir si cette idée n’est que passagère ou là pour rester.