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Sortir de la Côte-Nord

L'épidémie de VHS
Photo courtoisie L’épidémie de VHS
Alexandra Tremblay
Del Busso, 110 pages, 2020

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L’ennui est grand quand on a 15 ans sur la Côte-Nord, mais c’est aussi l’occasion de développer un regard acéré sur la vie autour de soi, et sur l’amour.

Comme son héroïne, l’auteure de L’épidémie de VHS, Alexandra Tremblay, est née à Colombier, petit village méconnu de la Côte-Nord. 

C’est son premier roman, on ne s’étonnera donc pas que la narratrice du livre s’exprime au « je » et que l’auteure se soit appuyée sur son propre parcours pour construire son récit. De nos jours, les jeunes écrivains procèdent rarement autrement. Et vivre en région, visiblement, exacerbe le désabusement de l’adolescence.

Alexandra Tremblay arrive toutefois à renouveler le genre parce qu’elle fait bouger les clichés. 

Sa narratrice est persuadée d’être une enfant spéciale, une artiste en devenir qui rêve de Montréal, où tous les éclatements sont possibles. En soi, c’est du déjà-vu.

Mais elle porte un prénom exotique : Häxan – allusion non expliquée dans le livre à un film scandinave culte de 1922 portant sur la sorcellerie. On découvre toutefois que l’adolescente est fascinée par la magie, blanche comme noire.

L’auteure lui adjoint aussi un amoureux, Léo-Lune, un gars de Baie-Comeau parti un jour pour la grande ville et qui a décidé de revenir en région. À Colombier. Voilà un intéressant renversement de perspective.

Le jeune homme est auréolé de sa vie montréalaise, et il alimente son personnage d’artiste excentrique en ayant des passions qui le distinguent – celle de tout filmer avec une caméra VHS notamment.

Mais la vie de Léo-Lune à Montréal était plus près du ratage que de la romance. Subtilement, le récit le fait voir, crevant le charme de l’exotisme. Fuir ailleurs ne donne pas réponse à tout.

Et puis, Alexandra Tremblay explore avec lucidité l’histoire d’amour de Häxan avec Léo-Lune, qui a presque dix ans de plus qu’elle. 

Bien sûr, Häxan voit d’abord en lui le seul être, hors son petit frère, qui peut vraiment l’aimer et qui l’aidera à exploiter sa créativité. 

Récit d’apprentissage

Mais Léo-Lune connaît aussi les mots qui déséquilibrent et Häxan ouvre peu à peu les yeux sur la manière qu’il a de l’écraser. Comme elle finit par le constater : « Léo-Lune voulait qu’on fasse plus d’activités qui me plairaient. Seulement, il fallait que ce soit en accord avec son idée de qui j’étais. » 

Une jeune femme est bel et bien en train de s’affirmer, et de le faire voir est un grand atout de ce récit d’apprentissage.

Alexandra Tremblay sait par ailleurs donner une consistance concrète au mal-être de Häxan. On le mesure dès l’introduction, alors que celle-ci lance qu’elle étouffe dans son village. Aussitôt, l’auteure nous en transmet l’effet. « Tout sentait trop l’eau de Javel, le gaz, le varech, la glaise et l’eau : c’était le printemps à Colombier. »

C’est lourd, mais ces odeurs-là, cette atmosphère envoûtante, font aussi partie d’Häxan. La véritable histoire d’amour du roman, c’est au fond celle avec la Côte-Nord.