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«Les répercussions financières, ça va durer longtemps» - Pierre Fitzgibbon

Le gouvernement sera plus interventionniste que jamais dans le monde des affaires de la province

«Les répercussions financières, ça va durer longtemps» - Pierre Fitzgibbon
Joël Lemay / Agence QMI

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L’époque où la CAQ vantait les mérites du libre marché est bel et bien révolue. Face aux difficultés économiques, Québec n’hésitera plus à mettre l’épaule à la roue – et la main à la poche – pour assurer la pérennité des entreprises d’ici.

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C’était il y a trois mois, presque jour pour jour. Le gouvernement Legault présentait un second budget équilibré, les coffres de l’État débordaient.

La COVID-19 se profilait à l’horizon, mais on prévoyait tout de même une croissance économique de 2 % du produit intérieur brut (PIB) pour 2020. 

Qu’en est-il aujourd’hui? «On parle d’un déficit représentant de 3,5 à 4,5 %, ou de 12 à 15 milliards $ pour 2020 au Québec. Le retour au PIB d’avant la COVID, on ne s’attend pas à ce que ce soit avant la fin 2021», prévient le ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec, Pierre Fitzgibbon, en entrevue au Journal. 

Au fédéral, on projette un déficit de 252 milliards, 10 fois plus que l’an dernier. Des chiffres qui donneraient le vertige et des sueurs froides à l’homme d’affaires qu’était autrefois Pierre Fitzgibbon.

«Les répercussions financières, ça va durer longtemps et ça va être un peu pénible, reconnaît-il. Mais je ne suis pas un pessimiste.»

Tabler sur le volet «entreprise»

Dès les premiers jours de la crise, son équipe a tablé sur le volet «entreprise» du plan de relance de l’économie, de concert avec celle du ministre des Finances, Eric Girard, et d’une poignée d’autres ministres.

Le constat : le monde ne sera plus jamais le même, le Québec non plus. Il faudra donc agir comme jamais auparavant pour redresser l’économie.

«Notre gouvernement doit être plus endetté, doit devenir interventionniste, de la bonne façon. On ne doit pas gérer les entreprises, mais on doit s’en occuper», martèle Pierre Fitzgibbon.

Cet interventionnisme 2.0 prendra de nombreuses formes. D’abord, plusieurs programmes d’aide aux entreprises qui ne devaient durer que quelques mois seront prolongés.

Québec envisage de nombreuses prises de participation dans des entreprises d’ici, des prêts, des programmes spécialement conçus pour réduire l’impact de la crise sur le PIB et d’autres pour stimuler l’innovation.

Québec, actionnaire

Dans le cas d’entreprises en difficulté comme Aldo Shoes, Reitmans et Lolë, Québec entend marchander l’aide gouvernementale en échange d’une place à la table de décision.

«On pourrait être propriétaire minoritaire de la compagnie, soutient le ministre, pour permettre que la structure financière soit pérenne. C’est un de nos enjeux au Québec en ce moment, il faut pouvoir donner des sommes aux PME du Québec, pour redresser leurs états financiers.»

En échange, il exigera une «clause Québec». «Le gouvernement du Québec ne peut s’impliquer dans des compagnies que s’il y a une protection québécoise d’emplois, de sièges sociaux, de respect des règles fiscales et une rémunération des dirigeants qui soit raisonnable», insiste M. Fitzgibbon.

Québec sortira aussi le chéquier pour la restauration, le tourisme et le détail, des secteurs qui en arrachent.

Déjà, Ottawa entend baisser de 75 % le loyer des petites entreprises touchées par la COVID-19 pendant trois mois.

Que fera Québec? «On a toujours dit qu’on serait là pour colmater les brèches des programmes fédéraux. On ne peut pas laisser [ces entreprises] disparaître, surtout la restauration qui est encore fermée», dit M. Fitzgibbon.

Un monde moins mondialisé

Une grande partie des efforts consistera par ailleurs à accroître l’indépendance du Québec dans certains secteurs de l’économie.

Comme avec le Panier bleu, qui cherche à stimuler l’achat local, le gouvernement du Québec entend développer d’autres mesures pour que la province devienne «un peu plus autosuffisante» à certains égards.

Avec un déficit commercial de près de 23 milliards, on est encore loin du compte.

«Il faut faire attention parce qu’on va toujours demeurer une communauté où les exportations sont importantes. On veut réduire l’écart commercial, mais en exportant plus et en important moins. Mais pour que ça marche, il faut que nos compagnies soient plus productives», par exemple en augmentant leur automatisation ou leur numérisation, rappelle le ministre.

Fitzgibbon dans les souliers de...  

Que diriez-vous à un jeune proche qui a perdu son emploi et qui peine à se replacer?

J’irais où il y a des opportunités : en santé et dans l’économie numérique. La santé est un métier noble, où les besoins sont grands et vont le demeurer. Le numérique, parce que c’est l’avenir de notre économie.

Si vous étiez à la tête d’une PME happée par la crise, que feriez-vous?

La première chose à faire, c’est de cibler nos avantages comparatifs face à nos concurrents. Beaucoup d’entreprises ont développé des habiletés avec la COVID-19, ont appris à mieux connaître le marché. Il faut maîtriser ces données et s’en servir.

Vous êtes investisseur avec des dizaines de millions de dollars à injecter au Québec. Quel secteur ciblez-vous?

(Rires) Les biens de consommation. Les gens vont vouloir consommer davantage avec la reprise. Et il y a eu énormément de pertes de valeurs dans ces secteurs. C’est donc un secteur avec de bonnes opportunités.

Des nuits blanches, on est plusieurs à en avoir vécu ces derniers mois. Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Je suis préoccupé par le maintien de la position stratégique du Québec dans des créneaux économiques importants.

Je serais très malheureux de voir notre progression, nos avantages comparatifs (face à d’autres provinces et pays) être réduits en raison de la crise.

Je suis entré en politique pour créer de la richesse collective, pour la réinvestir en éducation et en santé. Ce qui me fait peur, c’est de ne pas pouvoir créer cette richesse dont on a besoin. 

Pourquoi?

Parce qu’on ne peut pas taxer les gens davantage. On est (déjà) trop taxés. Et si on perd notre avantage en aéronautique, en sciences de la vie... ça va me troubler beaucoup.

Cela dit, je considère que j’ai une certaine expérience de vie avant la politique (en affaires). Ça crée un boost de confiance.

Je pense qu’on peut se démarquer au Québec, et j’aimerais penser que je vais pouvoir aider le Québec à se démarquer dans les mois et années à venir.