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À genoux! À genoux!

À genoux! À genoux!
Photo Agence QMI, Mario Beauregard

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La scène s’est passée hier, à Sherbrooke, pendant la manifestation contre le racisme. Elle était rapportée hier au TVA nouvelles. Les manifestants, en colère, ont exigé des policiers qu’ils se mettent à genoux. «À genoux! À genoux!». Les policiers ont refusé. Pour cela, ils se sont fait huer. Ils avaient pourtant marqué leur sympathie pour les manifestants exprimant leur indignation devant la mort de George Floyd. Que comprendre de cette scène où la colère laissait deviner des sentiments encore plus violents, presque haineux?

Nous sommes dans une séquence politique très particulière, qu’il faut prendre au sérieux. Le système médiatique cherche à présenter les manifestations de la manière la plus positive qui soit. On peut comprendre pourquoi. La lutte contre le racisme est un combat d’une grande noblesse et nous y souscrivons tous. La grande majorité des manifestants sont certainement animés par des intentions généreuses, même s’ils ne sont pas toujours conscients de la portée des slogans qu’ils scandent et de la signification des concepts qu’ils veulent pourtant imposer à tout prix dans la vie publique. 

Il n’en demeure pas moins qu’une volonté de puissance et même de domination s’exprime dans ces rassemblements, comme en témoigne la scène évoquée plus haut. On demande aux acteurs de la vie publique de multiplier les signes de vertu idéologique ostentatoire pour prouver qu’ils ne sont pas racistes. Le dernier en date consiste à souscrire explicitement à la théorie du racisme systémique. Depuis quelques jours, il faut même s’agenouiller. Qui ne s’agenouille pas devient suspect et peut se faire huer par une foule en colère. Que demandera-t-on demain? 

La génuflexion, depuis que le monde est monde, n’est pas un acte de solidarité mais de soumission. Dans les circonstances, il s’agit d’un geste de soumission devant un lobby idéologique qui assimile au racisme tous ceux qui ne reprennent pas ses catégories d’analyse pour décrire la société. Qui ne se soumet pas à la théorie du racisme systémique participerait à la reproduction du racisme et en serait donc un collaborateur, même inconscient. Il dévoilerait même par là son «privilège blanc», ajoutent certains demi-lettrés sentencieux qui chroniquent dans l’équivalent local de la Pravda. 

Les imitateurs bas de gamme qui veulent bien paraître chez les mondains répètent la même chose avec le zèle du converti. Il y a deux semaines, ils connaissaient à peine l’existence de cette théorie et ne seraient évidemment pas parvenus à la définir, aujourd’hui, ils nous expliquent doctement qu’il est inimaginable de ne pas y adhérer, et sermonnent ceux qui refusent de faire la même chose qu’eux. Parce qu’ils répètent servilement les slogans à la mode, ils s’imaginent d’un coup illuminés par la science. C’est aussi, n’en doutons pas, une manière de faire carrière en embrassant l’idéologie dominante. On y parvient d’autant mieux lorsqu’on le fait avec un discours sirupeux qui se veut humaniste et pédagogique. Appelons-ça du pharisianisme diversitaire et inclusif. 

Revenons à l’essentiel. Lorsque les critiques de la théorie du racisme systémique disent qu’il ne faut pas confondre le Québec et les États-Unis, cela ne veut pas dire que nous sommes seulement moins pires que l’empire au sud de la frontière. Cela veut dire que nos problèmes collectifs ne sont pas de même nature, qu’ils n’ont pas la même dimension historique, qu’ils ne sont pas traversés par la même dynamique sociologique. Mais la logique racialiste vient abolir la diversité du monde et nous empêche de réfléchir à ce qui est propre à chaque société. Elle vient abolir l’histoire des pays pour réduire les êtres humains à leur couleur de peau. Je ne peux m’empêcher de le rappeler : on ne saurait sous-estimer le signification sociologique de la faible place du français dans les bannières et pancartes brandies lors des manifestations. 

Le Québec est une société où il fait bon vivre mais n’est évidemment pas le paradis. L’hétérogénéisation accélérée des sociétés engendre des difficultés que personne ne nie. Elle transforme peu à peu les conditions mêmes de l’existence collective. Il ne s’agit pas de les nier mais de refuser de les aborder en racialisant les rapports sociaux, ce qui ne fera qu’exacerber ces problèmes, en plus d’engendrer des tensions identitaires fondamentalement indésirables et de diffuser dans l’esprit public une psychologie victimaire qui rend la conversation civique impraticable.

Certains faux modérés nous disent: il ne faut pas se battre sur les mots, avant d’ajouter qu’on ne saurait faire l’économie de la formule «racisme systémique», tout en multipliant les définitions alambiquées de ce concept, en plus d’ajouter que ceux qui ne l’acceptent pas ne le comprennent tout simplement pas, comme s’ils étaient des demeurés. L’enjeu est pourtant clair: il s’agit de marquer la société québécoise au fer rouge du racisme. Il s’agit de l’humilier, de marquer une étape sur laquelle nous ne pourrons plus revenir. Cela fait des années que le lobby diversitaire milite pour cela et il se croit enfin au seuil de la victoire. C’est parce que nous refusons de nous soumettre à cette accusation odieuse que nous refusons la génuflexion.