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Le droit au silence

Didier Lucien
Photo d'archives Agence QMI, Sébastien St-Jean Didier Lucien

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Il est impératif de respecter le droit du porte-parole de la fête nationale Didier Lucien de ne pas avoir à se prononcer sur le débat sur le racisme systémique.

Certains préfèrent ne pas se prononcer

Rétropédalons de quelques semaines. Des histoires navrantes de racisme et d'intimidation au hockey professionnel et amateur avaient beaucoup fait jaser. C’était un secret de polichinelle.

Parmi ceux qui avaient décidé de briser le silence, on se souviendra de l'ex-joueur des Flames de Calgary Akim Aliu. Ce dernier a livré un témoignage courageux afin de dénoncer le racisme au hockey. Et son histoire a été l’un des éléments déclencheurs à la base d’une remise en question de pratiques qui avaient cours dans un sport très «blanc» où les quelques joueurs de couleur avaient presque tous été victimes d’insultes racistes.

Dans la foulée de ces révélations, des médias sportifs québécois ont voulu récolter des témoignages d'ex-joueurs d'ici pour connaître leur histoire.

L'ex-joueur des Nordiques et des Capitals de Washington Réginald Savage a raconté son histoire à quelques reprises à titre de précurseur comme joueur noir dans un sport de «blancs». Quand les Tigres de Victoriaville ont retiré son # 77, le président du club, Éric Bernier, l’avait comparé à Jackie Robinson tant le racisme à son égard était intense.

J’ai pu en discuter d’ailleurs avec quelques adversaires de Savage qui, aujourd’hui, se désolent du traitement que ce joueur devait subir. Mais à l’époque, pour déstabiliser ce joueur si talentueux, l’insulte raciste était courante. 

J’ai aussi eu la chance de discuter avec un joueur noir qui a refusé d’accorder des entrevues dans la foulée des déclarations de Akim Aliu. Il insistait pour se garder en réserve, ne désirant pas que son histoire fasse partie du domaine public. J’ai respecté ça.

C'était un joueur de mon année. Je sais très bien par quoi il est passé. J’étais là, témoin, dégoûté. Les initiations dégradantes, les insultes et les comportements racistes dans les estrades... 

Il n'a pas voulu. Et j'ai respecté ça. Il le faut. Ce n'est pas moi qui ai vécu ça. Surtout, comme il me l’avait dit, bien respectueusement, il voulait éviter d’être un «poster boy» dans le dossier du racisme. En paix avec son passé, il préférait la discrétion. Pour lui, pour sa famille, et surtout pour ses enfants.

On ajoutera au portrait le racisme envers les joueurs autochtones. L’élite de Maniwaki et des environs devait jouer à Hull ou à Gatineau à l’époque. Ce n’était pas plus joli. Croyez-moi... Je suis fier de n'avoir jamais participé à ça.

Instrumentaliser le silence

Je ne connais pas l'histoire de Didier Lucien. Mais je sais fort bien que certains ne veulent tout simplement pas que leur histoire personnelle soit du domaine public. Je ne sais pas si c'est le cas de M. Lucien. Et bien franchement, pourquoi devrait-il avoir à se justifier? 

Conséquemment, les organisateurs de la fête nationale du Québec ont publié un communiqué afin de faire connaître la volonté du porte-parole de ne pas être questionné sur les récents débats concernant le racisme systémique.

Il n’en fallait pas plus pour que les plus ardents militants de cette cause y voient un méchant complot fomenté par les organisateurs pour museler le porte-parole. Des trucs du genre de la chroniqueuse du Devoir Émilie Nicolas, par exemple: 

Didier Lucien
Capture d'écran Twitter

Ça fait beaucoup de monde qui participerait au musellement et à la censure des artistes noirs... 

L’agent de Didier Lucien a dû remettre les pendules à l’heure tant certains cassaient du sucre sur le dos du comédien

«L’organisation de la fête nationale n’a jamais demandé à Didier de se taire sur ce sujet. C’est un choix personnel qui DOIT être respecté. Et pour ceux qui en doutent, sachez que Didier n’est pas indifférent à tout ce qui se passe à l’extérieur. Ça le bouleverse énormément. Pour utiliser une belle analogie de sa part: “Quand on perd un proche, on n’a pas toujours envie d’en parler. Chacun gère sa peine à sa façon.”»

Mais voilà, dans le contexte actuel, où certains militants cherchent par tous les moyens à imposer leur rhétorique, l’occasion était trop belle de salir à la fois le comédien et la fête nationale...

En passant, tant qu’à parler de censure, j’en connais pas mal dans le milieu culturel québécois qui gardent le silence concernant certains sujets si chers à l’intelligentsia de Montréal, justement pour ne pas se mettre personne à dos. 

En terminant, je rappellerai une phrase que m’avait dite un homme politique que je respecte beaucoup, un ami, l’ancien député Jean Alfred. En apprenant que j’allais être candidat pour la gauche aux élections québécoises de 1994, de son magnifique sourire, il m’avait mis en garde: «Les Québécois ne se rangeront jamais du côté des plus excités.»

Je doute que ce soit en traitant systématiquement les Québécois de «racistes», le plus souvent en anglais, que l’on réussira à conscientiser la population à participer à un dialogue sociétal nécessaire sur cette question.