/investigations
Navigation

COVID-19 : la Colombie-Britannique a bien mieux géré la crise

Contrairement au Québec, la province de l’Ouest canadien a stoppé les mouvements de personnel entre les CHSLD

Coronavirus - Covid-19
Photo Martin Chevalier Centre d’hébergement de Sainte-Dorothée, Laval

Coup d'oeil sur cet article

La Colombie-Britannique a réussi à freiner rapidement les mouvements de personnel entre les centres de soins de longue durée dès le début de la pandémie de COVID-19. Deux mois et demi plus tard, elle compte 35 fois moins de morts que le Québec dans ce type d’établissement.

• À lire aussi - Morts dans les CHSLD: «la plus grande honte nationale des dernières années»

• À lire aussi - Onze résidences sous le radar durement frappées par la COVID

En agissant sur ce front dès la fin mars, la directrice de la santé publique de la Colombie-Britannique, Bonnie Henry – qui est devenue une véritable héroïne chez elle –, a réussi à juguler un facteur important de la propagation du coronavirus chez les aînés.

Le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Adrian Dix, et la directrice de la santé publique, Bonnie Henry, le 31 janvier.
Photo AFP
Le ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, Adrian Dix, et la directrice de la santé publique, Bonnie Henry, le 31 janvier.

Au Québec, en comparaison, on a été incapable jusqu’à maintenant de freiner les mouvements de personnel entre CHSLD, malgré des engagements en ce sens.

Selon ce qu’a constaté notre Bureau d’enquête, 3207 personnes âgées sont mortes des suites du coronavirus dans les CHSLD québécois, tandis que dans les centres de soins de longue durée de la Colombie-Britannique, on dénombre seulement 91 décès.

Hausse substantielle

La Dre Henry a aussi lancé sans tarder une autre mesure audacieuse. Au début d’avril, elle annonçait que tous les employés des centres privés pour aînés passaient sous la responsabilité de la province. Ils obtenaient les mêmes conditions salariales que les employés syndiqués des établissements publics, beaucoup mieux rémunérés.

De cette façon, le salaire des préposés aux bénéficiaires bondissait de 7 $ l’heure pour passer à un taux de plus de 25 $.

Au Québec, les préposés aux bénéficiaires du secteur privé ont vu leur rémunération s’améliorer, d’abord au moyen d’une hausse unique de 4 $ l’heure, puis grâce à une prime mensuelle de 1000 $.

Pour l’expert en santé publique, Damien Contandriopoulos, le constat est clair, « le Québec a refusé de prendre des mesures qui soient suffisamment sérieuses et drastiques pour rendre possible l’arrêt des transferts des employés entre établissements », affirme-t-il en entrevue.

La ministre de la Santé du Québec, Danielle McCann, et le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, le 11 mars.
Photo d’archives, Simon Clark
La ministre de la Santé du Québec, Danielle McCann, et le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, le 11 mars.

M. Contandriopoulos connaît bien les systèmes de santé des deux provinces, puisqu’il a longtemps été professeur à l’Université de Montréal, avant d’accepter un poste à l’Université de Victoria l’année dernière.

Centralisation excessive

À son avis, le système québécois est victime de sa rigidité, attribuable à la centralisation excessive instaurée par les réformes de l’ancien ministre libéral de la Santé, Gaétan Barrette, et de son prédécesseur Philippe Couillard. Cette centralisation a éloigné les gestionnaires du terrain et imposé un respect trop grand de la ligne hiérarchique.

« Un système centralisé, ça marche quand on n’est pas en situation de crise, ça marche tant qu’on gère des choses relativement prévisibles et qu’on a du temps pour le faire », affirme-t-il.

La présidente du syndicat des infirmières de la Colombie-Britannique, Christine Sorensen, estime de son côté que la province de l’Ouest a eu une longueur d’avance pour agir dès le début de la pandémie à cause de l’éclosion du nouveau coronavirus dans le centre de soins Lynn Valley à North Vancouver, la première au pays, où le bilan finira par atteindre 20 morts.

Par contre, elle admet que la directrice de la santé publique, Bonnie Henry, a su cibler les bonnes mesures, et c’est probablement ce qui a fait la différence par rapport aux autres parties du pays.

« Nous avons été la première province à mettre en place l’interdiction pour les employés de travailler à plus d’un centre », a-t-elle dit en entrevue.

Un vrai monde de différence     

Mouvement de personnel

► Québec     

  • 21 mars : La ministre de la Santé, Danielle McCann, promulgue l’arrêté ministériel 2020-007, qui permet notamment aux gestionnaires du réseau d’empêcher les mouvements de personnel entre CHSLD. Il ne s’agit toutefois pas d’une interdiction formelle et les déplacements continuent.     
  • 1er avril : La ministre McCann affirme qu’il y a encore « un effort important à faire » pour éviter que les employés se déplacent d’un établissement à l’autre. « Notre plus grand défi actuellement, ce sont les résidences pour personnes âgées et les CHSLD », dit-elle, à propos des mouvements de personnel. Toutefois, elle mentionne peu de moyens concrets pour y arriver.     
  • 22 mai : La ministre McCann est incapable de dire en commission parlementaire quand les mouvements de personnel entre CHSLD cesseront. « Je n’ai pas de date précise [à offrir] », explique-t-elle.           

► Colombie-Britannique     

  • 21 mars : L’agence de santé de la région de Vancouver interdit les mouvements de personnel entre les centres de soins de longue durée sur son territoire.     
  • 25 mars : La directrice de la santé publique, Bonnie Henry, décrète l’interdiction provinciale pour tous les préposés de travailler dans plus d’un centre de soins de longue durée.     
  • 10 avril : Après des négociations réussies, le fonctionnement de l’interdiction provinciale des mouvements de personnel fait l’objet d’une entente avec les syndicats.          

Augmentations de salaire

► Québec     

  • 2 avril : Le premier ministre François Legault offre une majoration de 4 $ l’heure aux préposés aux bénéficiaires du secteur privé, qui gagnaient souvent à peine plus que le salaire minimum de 12,50 $ l’heure.     
  • 7 mai : M. Legault annonce que les travailleurs de première ligne dans le secteur de la santé, dont les préposés du secteur privé, obtiennent une prime pouvant aller jusqu’à 1000 $ par mois.     
  • 27 mai : M. Legault annonce l’intention de son gouvernement de recruter 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires. Ceux-ci seront formés au cours de l’été et entreront en fonction à l’automne. Leur salaire atteindra 26 $ l’heure.          

► Colombie-Britannique     

  • 1er avril : La directrice de la santé publique, Bonnie Henry, annonce que les employés des centres de soins privés obtiennent les mêmes conditions salariales que dans le secteur public, ce qui représente une hausse de 7 $ l’heure pour les préposés, dont le taux horaire s’établit dès lors à 25 $.          

Statut d’emploi

► Québec     

  • Aucune annonce en ce sens.     
  • Le 24 avril : François Legault a évoqué qu’éventuellement, tous les CHSLD du Québec pourraient devenir publics. Aucune date n’a été avancée pour l’instant.          

► Colombie-Britannique     

  • 1er avril : Mme Henry annonce que tous les employés des centres de soins privés de longue durée passent sous la responsabilité de la province. Ils obtiennent ainsi les mêmes conditions salariales que leurs collègues du secteur public.          

Interdiction des visiteurs

► Québec     

  • 14 mars : François Legault interdit les visites dans les hôpitaux, les CHSLD, les ressources intermédiaires et les résidences privées pour personnes âgées.             

► Colombie-Britannique     

  • 27 mars : Les agences de la santé de la province bannissent les visites non essentielles dans les centres de soins de longue durée.          

Premiers décès de la COVID-19

► Colombie-Britannique     

  • 9 mars : Un homme de 80 ans résidant au centre Lynn Valley en banlieue de Vancouver. Il s’agit du premier cas mortel du coronavirus au Canada.          

► Québec     

  • 18 mars : Une dame de 82 ans habitant la Résidence Eva à Lavaltrie, dans Lanaudière.          

35 fois plus de morts ici


Québec Colombie-Britannique
Population 8,5 millions 5,1 millions
Tests positifs à la COVID-19 51 354 2 597
Décès causés par la COVID-19 dans les centres de longue durée 3 207 91
Éclosion la plus sévère CHSLD Sainte-Dorothée, Laval : 95 décès Langley Lodge, banlieue de Vancouver : 24 décès
Centre de soins longue durée avec encore des cas 94 5

La pleine coopération des syndicats     

Pour mettre en œuvre l’interdiction pour les préposés de travailler dans plus d’un centre de soins de longue durée au début de la pandémie, le ministère de la Santé de la Colombie-Britannique a convoqué les syndicats.

Tous se sont assis à une table de négociations, et l’incroyable s’est produit.

« Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça », souligne Jennifer Whiteside, secrétaire générale du syndicat des employés d’hôpitaux de la province (Hospital Employees Union), en entrevue.

« Aussi bien le gouvernement que les syndicats, ajoute Mme Whiteside, ont transformé très rapidement une relation souvent marquée par la confrontation en une action commune. »

Les négociations pour mettre en place la mécanique de l’interdiction de mouvement ont donc été « remarquablement rapides », selon la syndicaliste. En moins d’un mois, le tour était joué. Le 10 avril, l’interdiction devenait une réalité tangible dans les centres de soins de longue durée.

« Je crois que nous avons compris dès le départ, dit Mme Whiteside, le grave danger que la COVID représentait pour les aînés dans les centres de soins prolongés, pour les travailleurs de la santé et pour la population de la Colombie-Britannique en général. »

Une directrice de santé publique adulée     

La « Dre Arruda » de la Colombie-Britannique n’affiche pas le même style coloré que son homologue québécois.

Posée, presque timide, Bonnie Henry, une ancienne militaire à la voix douce, a su néanmoins gagner l’admiration des habitants de la province de l’Ouest.

Elle a été présente dès le début de la crise, ce qui la différencie également du Dr Horacio Arruda, qui se trouvait à l’extérieur du pays à la fin février pour participer à une conférence sur le cannabis.

Lorsqu’elle a eu à annoncer les premiers cas de COVID-19 chez les aînés de la province, la Dre Henry n’a pas pu retenir ses larmes. Sa réaction a touché la population. Depuis, elle est adulée.

Le directeur de la faculté de santé publique de l’Université de Colombie-Britannique résume les sentiments de ses compatriotes au sujet de la Dre Henry : « Elle a été très crédible. Elle a été calme, elle a été claire. Elle dit ce qu’elle sait, elle dit ce qu’elle ne sait pas. Les gens lui ont fait confiance et elle avait l’appui du gouvernement », explique le professeur Peter Berman, à notre Bureau d’enquête.

Mais elle a su aussi prendre des décisions. 

« Elle a agi rapidement, et c’est ce qui est important », note le professeur Berman.

Le 25 mai, Radio-Canada rapportait d’ailleurs que la Colombie-Britannique avait passé des commandes pour de l’équipement de protection comme des masques dès le début février, soit deux à trois semaines avant le Québec.