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Jackie Robinson à Montréal: 8232 avenue de Gaspé... on doit se souvenir

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Photo courtoisie, Alain Choquette

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La vérité simple, c’est qu’un peuple bonasse et généreux se fait salir parce qu’il refuse de se plier à la deuxième vague de diktats multiculturalistes. La vague du fils après celle imposée par le père il y 40 ans.

Pourtant, l’histoire est là devant nos yeux. L’histoire d’un peuple collectivement tolérant et accueillant. Ce n’est pas le Québec qui a inventé les réserves autochtones. Les vrais racistes auront été des exceptions que les honnêtes gens auront su repérer.  

La mode est au racisme systémique. Mais c’est une notion abstraite fondée sur la peur souvent inconsciente de la différence. On peut affirmer sans se tromper que le racisme systémique est mondial. On le retrouve partout sur les cinq continents. Juifs et Arabes, Turcs et Kurdes, Irlandais catholiques et protestants. Français et Anglais...

Mais le peuple québécois a eu l’occasion de montrer sa générosité et son cœur. Et il l’a fait à un moment clé de la grande histoire du monde.

Et ça s’est passé au 8232, avenue de Gaspé. Entre la rue Saint-Denis et le boulevard Saint-Laurent.

Une adresse que je connais bien. C’était à quelques pâtés de maisons de la résidence d’un couple d’amis où je me rendais fréquemment. Une belle rue calme et paisible.

Insultes, bassesses

On ne peut plus imaginer l’époque. 1946. Un an et quelques mois après la pire guerre de l’histoire de l’humanité. Une guerre fondée sur le racisme et l’extermination des Juifs. 

Aux États-Unis, les Noirs devaient s’asseoir à l’arrière des autobus. Ils n’avaient pas le droit d’utiliser les toilettes des Blancs. Et ils n’étaient pas admis dans les hôtels fréquentés par les Blancs. 

Jackie Robinson avait été choisi parce que les Dodgers croyaient qu’il aurait la force de caractère de tout endurer. Insultes, bassesses, discrimination. Tout. Et pendant le camp d’entraînement en Floride, lui et Rachel, sa jeune épouse, eurent droit à toutes les saloperies d’un État raciste. Le couple devait coucher dans des hôtels minables alors que les autres joueurs, tous blancs, avaient droit au confort. Jackie Robinson s’est fait expulser de deux avions en tentant de se rendre à Daytona Beach. L’enfer.

Puis, Rachel et Jackie Robinson arrivèrent à Montréal. Une ville qui à l’époque comptait une minorité noire de deux pour cent. Encore pire aux yeux de certains, la ville était majoritairement francophone. Et l’appartement que les Royaux avaient trouvé pour les Robinson était justement dans un quartier très francophone. Au 8232 de Gaspé.

Jackie Robinson et sa femme Rachel ont apprécié la gentillesse de leurs voisins, lorsqu’ils ont habité au 8232, avenue de Gaspé, à Montréal, en 1946.
Photo courtoisie, Alain Choquette
Jackie Robinson et sa femme Rachel ont apprécié la gentillesse de leurs voisins, lorsqu’ils ont habité au 8232, avenue de Gaspé, à Montréal, en 1946.

Une tasse de thé

Quand l’ambassadeur des États-Unis a posé une plaque à côté de la porte du 8232, Rachel Robinson était présente. C’était en février 2011. Et elle a raconté ce qu’elle avait vécu à Montréal. 

« Après le traumatisme du sud, ce fut un choc. Un bon choc. La dame qui louait l’appartement se débrouillait en anglais. Elle m’a reçue avec tellement de gentillesse. Elle m’a versé une tasse de thé et m’a loué l’appartement avec tout ce qu’il y avait dedans. En m’offrant de tout utiliser ce qui ferait notre affaire. Comme son service de vaisselle en porcelaine de Chine. C’était une extraordinaire bienvenue à Montréal et au Canada », se rappelait Rachel Robinson en racontant l’histoire au réseau Fox.

Et puis, devant le maire Gérald Tremblay et l’ambassadeur américain, Rachel Robinson a poursuivi avec émotion.

« On ne le dira jamais assez. Ce qui s’est passé dans cette maison a servi de base à tous les changements sociaux. Ce que nous avons nourri dans cette maison a changé toute la société en Amérique. »

Les huit enfants de l’étage du dessus ne disaient pas un mot d’anglais. Pour aller plus vite, ils passaient devant la porte arrière des Robinson pour se rendre à l’école. Rachel a donc laissé quelques fruits sur la galerie pour qu’ils les apportent à l’école. 

Quand il est devenu visible qu’elle était enceinte, les enfants la surveillaient et dès qu’elle sortait de l’épicerie du quartier, ils se dépêchaient pour porter ses sacs et ses paquets. Les femmes du voisinage lui donnaient souvent des coupons de rationnement que le gouvernement avait donnés pendant la guerre.

« Et elles m’enseignaient comment coudre mes vêtements de maternité, raconte-t-elle. C’était des petites choses qui sont devenues énormes dans notre vie. Tout le monde était amical et protecteur. Ils nous soutenaient dans notre expérience, et ce n’était pas quelque chose à quoi on s’attendait », dit-elle dans une autre interview.

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Photo courtoisie, Alain Choquette

Courir après un noir

Ce n’est pas seulement l’avenue de Gaspé qui tomba amoureuse des Robinson. Toute la ville s’enflamma pour Robinson et les Royaux. Pendant que son mari vivait souvent l’enfer dans les villes racistes américaines, Rachel traînait son bedon dans les rues du Vieux-Montréal pour y dénicher les livres qu’elle adorait. Souvent en compagnie du journaliste sportif Sam Maltin et sa femme Belle. Qui étaient souvent invités à souper au 8232 de Gaspé.  

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Photo courtoisie, Alain Choquette

L’autre ami du couple était le tout jeune Camil DesRoches, journaliste sportif au quotidien Le Canada qui devint relationniste du Canadien de Montréal à l’automne 1946. Alain Choquette, à l’origine de ces deux pages, possède une lettre écrite par Jackie Robinson à Camil et sa femme après son départ à Los Angeles à la fin de la saison.

Jackie Robinson frappa pour ,349, gagna le titre de joueur le plus utile à son équipe et quand les Royaux gagnèrent la Petite Série mondiale contre les Colonels du Kentucky, Robinson dut se sauver dans les rues pour échapper aux démonstrations de joie et d’amour de dizaines de milliers de partisans qui couraient pour le féliciter.

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Photo courtoisie, Alain Choquette

Sam Maltin écrivit dans son journal du lendemain une phrase restée célèbre : « Ce fut probablement le seul jour dans l’histoire qu’un homme noir a couru pour se sauver d’une foule blanche avec de l’amour dans la tête plutôt que la peur de se faire lyncher. »

Le couple Robinson a quitté Montréal quelques jours plus tard. Sans avoir eu le temps de faire sa lune de miel.

« Notre séjour à Montréal a montré ce que la tolérance et le partage pouvaient faire. Je peux affirmer que venir à Montréal à ce moment précis de nos vies fut notre vraie lune de miel », de dire Mme Robinson.

Le légendaire joueur de baseball, qui a porté l’uniforme des Royaux, a tissé de forts liens avec les Montréalais, dont Jacques Doucet et
Jean-Pierre Roy.
Photo courtoisie, Alain Choquette
Le légendaire joueur de baseball, qui a porté l’uniforme des Royaux, a tissé de forts liens avec les Montréalais, dont Jacques Doucet et Jean-Pierre Roy.

Voilà ! Je trouve important qu’on se rappelle ces petites choses qui furent si grandes. 

Et de se souvenir que les bonnes gens de l’avenue de Gaspé ont envoyé un message d’amour qui a nourri la pensée de Martin Luther King et de Malcolm X 20 ans plus tard.

Et qu’on devrait protéger ce message encore aujourd’hui. Pour le même peuple.