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Chronique d’un monde absurde

C'est ça le paradis
Photo courtoisie, Possibles Media Le cinéaste et acteur Elia Suleiman dans une scène de son nouveau film, C’est ça le paradis ?

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Dans sa plus récente comédie, C’est ça le paradis ?, le cinéaste palestinien Elia Suleiman filme l’absurdité du monde en pointant notamment sa caméra sur l’omniprésence policière qu’on peut observer dans plusieurs grandes villes : « Avant l’arrivée du coronavirus, c’était l’état d’urgence partout où on allait », souligne-t-il en entrevue.  

Présenté l’an passé au Festival de Cannes (où il a reçu une mention spéciale du jury), ce conte humoristique met en scène un Palestinien (joué par Suleiman lui-même) qui quitte sa terre natale pour tenter de trouver la paix ailleurs. Mais partout où il ira, il sera confronté au climat de tension qui lui a fait fuir son pays. De Nazareth à New York en passant par Paris, les policiers sont partout et effectuent des contrôles souvent loufoques et totalement inutiles. 

« J’ai voulu parler de la situation globale dans le monde (avant l’arrivée du coronavirus), alors que nous vivions avec la présence de la violence dans notre vie de tous les jours », explique Elia Suleiman lors d’un entretien téléphonique accordé au Journal la semaine dernière.

Sans s’en douter au moment du tournage, Elia Suleiman a filmé quelques scènes qui peuvent paraître aujourd’hui prophétiques. Quand son personnage débarque à Paris, la capitale française est totalement déserte, comme elle l’était il y a quelques semaines pendant le confinement.

« Quand le confinement est arrivé, il y a beaucoup de gens qui m’ont blâmé parce que j’avais un Paris désert dans mon film, raconte en riant Suleiman, qui réside dans la Ville Lumière depuis quelques années. »

« Certains m’ont même demandé de plus faire de films à cause de cela ! Il y a des gens qui ont pris des photos de Paris pendant le confinement et qui me les ont envoyées en faisant un montage avec les images du film et en me disant : regarde ce que tu as fait. C’était un peu troublant. »

En terrain connu

Elia Suleiman a volontairement situé l’action de C’est ça le paradis ? dans trois villes où il a déjà vécu : Nazareth, Paris et New York. D’ailleurs, Montréal a servi de décor pour la Grosse Pomme dans certaines scènes (le film est coproduit par la boîte québécoise Possibles Media). 

« Je voulais tourner dans ces villes que je connais déjà bien pour éviter le piège de faire un film touristique, explique le cinéaste de 59 ans. Ces trois villes sont des endroits où j’ai accumulé de nombreux souvenirs et des dizaines de pages de notes contenant des observations que j’avais faites. Je voulais être sûr de bien comprendre le rythme, l’ambiance et l’humour des villes où se déroule le film. »

Elia Suleiman aime prendre le temps de réfléchir à ce qu’il veut dire entre la sortie de chacun de ses films. Il s’est d’ailleurs écoulé 10 ans entre la sortie de C’est ça le paradis ? et celle de son long métrage précédent, Le temps qu’il reste (en 2009).

« J’aime laisser le temps passer et accumuler les observations avant de trouver l’inspiration pour mes films, indique-t-il. J’essaie d’expérimenter le présent afin d’en tirer ce qui m’intéresse. Mes films sont construits à partir de notes que j’écris pendant une période de plusieurs années. Certaines scènes peuvent même provenir de notes que j’ai écrites 20 ans plus tôt sur un bout de papier chiffonné. »

Suleiman privilégie un cinéma contemplatif, presque muet, qui comprend très peu de dialogues. Certains journalistes français lui ont d’ailleurs déjà collé le surnom de Buster Keaton palestinien.

« J’ai l’impression que depuis l’invention du cinéma parlé, beaucoup de gens ont abusé des dialogues en en mettant trop dans les films, déplore-t-il. Je crois que cela nous a éloignés de la base du langage cinématographique. Pour moi, l’image est un langage qui offre beaucoup plus de possibilités que les dialogues et qui permet au spectateur d’avoir sa propre lecture de la scène. »


Le film C’est ça le paradis ? (It Must Be Heaven) est diffusé en primeur numérique sur les sites du Cinéma Moderne et du Cinéma du Parc et sera offert en vidéo sur demande (illico, iTunes, etc.) à compter du 19 juin.