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Méconnaissable: fuir au loin, et dans sa tête

Méconnaissable
Photo courtoisie Méconnaissable
Valérie Jessica Laporte
Libre Expression
192 pages, 2020

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Pour mieux comprendre l’univers des autistes, pourquoi ne pas se glisser dans leur tête, sous leur peau, au cœur de leurs perceptions ? Et ainsi vivre une troublante fugue.

Valérie Jessica Laporte a découvert à la fin de la trentaine qu’elle était autiste. Mais ce n’est pas sa vie qu’elle raconte dans Méconnaissable, son premier roman ; elle a plutôt puisé dans ses perceptions – l’intolérance face aux bruits ou certains tissus, l’obsession pour l’ordre et la symétrie – pour nourrir l’intrigue qu’elle a créée.

Car intrigue il y a, et on y embarque complètement.

La narratrice de Méconnaissable est une fillette d’une dizaine d’années qui, clairement, est différente des autres, ce que sa mère nie farouchement. Elle n’a qu’à cesser ses caprices et tout ira pour le mieux, lui répète-t-elle. 

Mais rien ne va à la maison, et encore moins à l’école ! L’enfant essaie pourtant de toutes ses forces de se plier aux attentes, mais les malaises et les catastrophes s’enchaînent. Et chaque fois, la fillette se décompose, puis s’épuise à se réorganiser. 

Alors un jour, elle décide de fuir. Elle se rase la tête, enfile le chandail de superhéros de son jeune frère, se métamorphose en garçon. Puis elle se rend au camping non loin de chez elle et se faufile dans une roulotte dont les propriétaires prendront bientôt la route.

C’est ainsi qu’elle se retrouvera en Ontario, dans un autre camping. Elle arrivera à s’y cacher pendant tout un été.

Fragments

Ses parents, séparés, la chercheront et la police sera mise sur le coup – mais comme la mère ne signale pas les particularités de sa fille, cela ne facilite pas les recherches.

Tout au long de cet été hors de l’ordinaire, on suivra donc la fillette. On verra comment elle arrive à survivre, mais on partagera aussi le moindre frémissement de sa peau et tout ce qui exacerbe son impression d’éclater. Puis tous les minuscules gestes à poser pour qu’elle ramasse ses fragments de corps et d’esprit, comme elle dit, et qu’elle rétablisse son équilibre.

Exigeant

Les phrases du roman sont d’une minutieuse précision, et il faut parfois reprendre son souffle tant on perçoit la souffrance de l’enfant. « On m’a touchée alors que ça me gruge comme des dents empoisonnées. » 

L’exercice est exigeant, mais il est au fond à l’image de l’effort demandé aux autistes pour se plier au « monde des neurotypiques », comme on appelle les gens dits « normaux ». 

Surtout, le récit nous ouvre à une autre logique, qui nous fait aussi sourire. Quand on s’accroche dans les fleurs du tapis, il n’y a qu’à l’arracher, non ?... Pourquoi alors ça fait hurler maman ? 

Méconnaissable fut d’abord une nouvelle, et c’est l’écrivaine Kim Thuy, qui l’avait lue et dont le fils est autiste, qui a poussé l’auteure à en faire un roman. Une heureuse initiative, car rien ne vaut la fiction pour s’immerger dans un univers méconnu. Et ici, on y est pleinement plongé.