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Racisme systémique: soyons contre la racialisation de notre société

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Le débat sur le racisme systémique s’est introduit dans la course à la direction du Parti québécois. Mon collègue Sylvain Gaudreault affirme que le racisme systémique existe au Québec, alors que Frédéric Bastien affirme qu’il n’y en a pas. Ma position est qu’il ne faut tout simplement pas utiliser cette notion de racisme systémique, car elle nous amènera plus de problèmes que de solutions durables.

Il y a du racisme sur une base individuelle au Québec, par exemple des employeurs ou des locateurs qui ne donnent pas des opportunités égales en fonction de la couleur de peau ou de la consonance du nom de famille, ou encore des policiers qui interpellent des citoyens racisés sans raison valable. Nous devons nous unir pour contrer ces comportements. Il peut également y avoir du racisme sur une base institutionnelle, comme c’est le cas par exemple avec la Loi sur les Indiens au fédéral, une loi d’origine coloniale qui clairement discrimine un groupe sur une base raciale. Dans les deux cas, il s’agit de formes de racisme que l’on peut vérifier et sur lesquelles nous pouvons agir, quoique se débarrasser du régime juridique colonial et de la Loi sur les Indiens implique que nous fassions l’indépendance du Québec. 

Il en va autrement pour le racisme systémique, une théorie sociale suivant laquelle si, en comparant les données statistiques par groupes ethniques, on constate des disparités (par exemple sur l’emploi, la richesse ou le taux de criminalité), on infère alors que ces inégalités sont le résultat du racisme de la société dans son ensemble. Ce racisme serait invisible sur le plan du comportement des individus et des institutions, mais tout de même omniprésent. Le concept de racisme systémique transforme donc l’enjeu des inégalités sociales en une présomption de racisme. Rappelons à ce titre que de qualifier un individu ou une société de raciste est lourd de sens: le racisme est une croyance en l’existence des races et en la supériorité de certaines d’entre elles sur d’autres, ce qui engendre des comportements discriminatoires et haineux. 

Le concept pose plusieurs problèmes. Le premier réside dans le fait que les inégalités ne découlent pas forcément du racisme, mais de plusieurs autres conditions socio-économiques, et que cette approche débouchera donc sur une multiplication d’accusations de racisme. Par exemple, les écoles du quartier Centre-Sud de Montréal sont parmi les plus défavorisées au Québec, mais on ne peut pas en déduire que c’est parce que la société québécoise est intolérante et haineuse envers les gens de ce quartier à majorité «blanche». Même chose pour le taux de criminalité élevé dans la région de la Côte-Nord: découle-t-il de notre intolérance envers cette région? Il y aura certainement un impact sur notre climat social si notre gestion des inégalités sociales débouche sur un nombre illimité d’accusations de racisme: «Le racisme systémique existe dans chaque coin de notre pays et dans toutes nos institutions», affirmait Justin Trudeau cette semaine. Au cours des derniers jours, on a entendu que la loi 101 et la loi 21 constituent du racisme systémique. Le Musée canadien pour les droits de la personne de Winnipeg est raciste parce qu’il a congédié un employé et qu’il a empêché un autre de porter une chaîne en or sur les lieux de travail. Le concept de racisme systémique risque au final de décrédibiliser la notion de racisme et de nous diviser au moment où nous pourrions nous unir sur le principe de la réduction des inégalités sociales, peu importe notre quartier ou notre couleur de peau. 

Le deuxième problème est que cette théorie est fondée sur la racialisation des rapports humains, ce qui valide et réhabilite le concept de race au sein de la population. En simplifiant et multipliant les analyses sociales par «race», on assiste à une résurgence des identités raciales au détriment d’une identité citoyenne universelle: ces identités raciales se pointeront du doigt les unes les autres. C’est ainsi qu’aux États-Unis, on constate que les militants dits «antiracistes» font du retour à la race leur marque de commerce. C’est ainsi qu’au Québec, une chroniqueuse du journal Métro se lance en affaires en développant une application qui permet aux Noirs d’acheter seulement auprès des Noirs. C’est ainsi que des Blancs ne peuvent plus s’exprimer sur certains sujets qui touchent de près ou de loin une communauté racisée, comme l’esclavage et les thèmes susceptibles d’appropriation culturelle, des sujets désormais exclusifs aux «afrodescendants», comme si la couleur de peau et la génétique garantissaient une expertise quelconque en la matière. C’est ainsi que des manifestants antiracistes demandent à des policiers de Sherbrooke de se mettre à genoux, ou que la représentante de la Ligue des Noirs nouvelle génération affirme que le Québec n’appartient pas qu’aux Blancs, mais aux Autochtones d’abord et aux immigrants ensuite. 

Non seulement cette racialisation de nos rapports sociaux amènera donc les citoyens à se bâtir une identité par «race» et à entrer en concurrence ou en conflit avec les autres «races», mais elle ouvre désormais la porte à des lois et des programmes sociaux qui s’appliqueraient par groupe racial, ce qui augmentera à nouveau les tensions et le pointage du doigt. Au cours des derniers jours, trois événements sont venus illustrer la direction que pourraient prendre nos politiques sociales et juridiques si nous acceptons la racialisation de nos rapports sociaux. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, est venu suggérer que l’on ne devrait pas criminaliser les fraudeurs de la PCU parce qu’on risque de punir des gens racisés à un moment où on se mobilise contre le racisme. L’État du Kentucky est quant à lui venu promettre une assurance-maladie gratuite pour les Noirs seulement. 

Samedi, on apprenait qu’un professeur de UCLA était suspendu pour avoir refusé de favoriser les étudiants noirs dans leur notation: des étudiants avaient fait pression sur le professeur pour adapter la notation des élèves noirs, sur fond de la mobilisation Black lives matter. Le mouvement de dénonciation du «racisme systémique» vient donc avec un mouvement très fort de racialisation de nos rapports humains, de l’histoire et de nos politiques sociales. Le résultat est à l’opposé des objectifs de la lutte au racisme: au lieu de se battre pour évincer le concept de race de l’espace public et s’assurer que tous nos citoyens soient égaux devant la loi, nous devrions désormais nous mobiliser pour redonner davantage d’espace au concept de race et augmenter l’application inégale de la loi en fonction de la couleur de peau de chacun. Il y a un risque réel dans le fait de classer les gens par groupes raciaux, les comparer et envoyer régulièrement le message à la société d’accueil qu’elle est raciste: la montée de l’extrême droite et de l’extrême gauche. 

La troisième problématique est que le concept de racisme systémique se veut une critique du colonialisme alors que dans le contexte du Québec, elle exacerbe davantage ce colonialisme. Le concept oppose les Blancs colonisateurs aux non-Blancs, comme si le colonialisme n’avait jamais visé les Blancs et comme si les peuples non-blancs n’avaient jamais imposé de dominations économiques et militaires sur d’autres peuples. En d’autres termes, on attribue des comportements comme étant génétiquement ancrés dans chaque race, peu importe l’histoire de chaque peuple. Or, «les Blancs» ne sont pas un peuple, ni une race d’ailleurs, puisque ce concept n’a aucun fondement scientifique. Chaque peuple a son histoire et les Québécois n’ont jamais été des dominateurs coloniaux. Au contraire, ils ont fait les frais du même régime colonial britannique qui est à l’origine de la traite des esclaves. Pour les Québécois qui, contrairement aux Américains, n’ont jamais trempé dans la traite des esclaves, ont accepté de payer des impôts pour ne pas vivre dans une société grossièrement inégalitaire comme les États-Unis, qui sont dominés par l’Empire britannique depuis maintenant plus de 300 ans et ont accueilli des immigrants de partout avec de meilleurs succès que dans la majorité des pays occidentaux, il y a quelque chose d’intolérable et absurde à se faire traiter de colonisateurs blancs. 

D’où l’ironie et le caractère révélateur de tous ces chroniqueurs et internautes anglophones qui s’adressent aux Québécois pour les éduquer et les civiliser en leur faisant la leçon sur «ce qu’ils ne comprennent pas sur le racisme systémique», avec la même bonne vieille condescendance coloniale que nous avons toujours subie. À les écouter, les Québécois seraient trop bêtes pour comprendre la différence entre systémique et systématique. Ils seraient également inhéremment racistes, ce qui expliquerait qu’ils n’épousent pas immédiatement toutes les théories issues de l’environnement anglo-américain. Si cette mouvance a révélé quelque chose, c’est que le colonialisme est toujours un enjeu pour le Québec, tant en termes de colonisation culturelle qu’en termes de colonialisme institutionnel (le Canada refuse toujours l’autodétermination des Québécois sur le plan social et politique, qualifiant tout écart par rapport aux normes de l’empire anglo-américain de raciste ou d’inférieur). Plus qu’heureux de diviser pour mieux régner, cette mouvance est soutenue vigoureusement par le fédéral, les Justin Trudeau et Mélanie Joly de ce monde participant avec empressement à toutes les manifestations antiracistes, satisfaits de voir le communautarisme racial s’installer au Québec aux dépens d’un système de citoyenneté universelle où tout le monde se sentirait Québécois à parts égales. Pendant ce temps, il s’écrit les pires choses sur les Québécois sur les médias sociaux dernièrement dans le Canada anglais, mais ce sera bien sûr passé sous silence par ces mêmes chevaliers de l’antiracisme. 

Combattre le racisme est pourtant fondamental pour société. 

Or, c’est précisément parce que nous sommes contre la racialisation des rapports sociaux qu’il nous faut être très fermes et déterminés dans la lutte au racisme. Le tour de force que doivent réussir les Québécois, c’est de rejeter les théories racialistes et les accusations non fondées, tout en ayant l’honnêteté de nommer les problèmes et agir là où il y a du racisme. L’objectif est fondamental, il découle du principe que pour maintenir une paix sociale, nous devons tous être égaux devant la loi, comme le veut le principe britannique de la Rule of Law tout comme le principe français du Contrat social. La lutte au racisme est donc un prérequis à la paix sociale et nous devons, peu importe nos origines, réaliser qu’il ne suffit pas d’affirmer que les races n’existent pas: une personne qui subit de la discrimination au moment de se trouver un emploi, un logement ou même de circuler en voiture devant des policiers vous répondra à juste titre qu’il n’est pas suffisant de simplement affirmer qu’il n’y a pas de races. Encore faut-il que la réalité soit conforme à cette affirmation, que nous soyons en mesure de garantir que le concept de «race» n’est bel et bien pas toléré dans notre société. 

Les solutions sont déjà là. La première est de redistribuer les ressources équitablement de sorte que chaque endroit au Québec dispose d’écoles, d’hôpitaux et de programmes sociaux de qualité. Car c’est dans le contexte d’inégalités gigantesques et immuables qu’est née la théorie du racisme systémique aux États-Unis: les Américains confinent sciemment dans des ghettos pauvres des millions de personnes racisées sans lever le petit doigt. Il est clair à mes yeux que si nous continuons à sous-financer nos services publics alors que nous accueillons chaque année un nombre important d’immigrants qui n’ont pas d’autres options que les écoles, les soins et les programmes du réseau public, nous construisons de toute pièce une société sans espoir de mobilité ni de justice sociale pour nos Québécois d’adoption. Sur ce point, les inégalités sont d’abord le résultat de nos choix démocratique et non d’actes de racisme, et je suis toujours abasourdi du fait que les communautés culturelles votent religieusement pour le PLQ depuis de décennies, alors que ce parti s’affaire à chaque mandat à creuser les inégalités sociales et couper dans les services publics. 

Une autre piste de solution réside dans la mixité sociale. Plus on ghettoïse nos quartiers par couleur de peau et par origine ethnique, plus il y a de risques de stigmatisation. La maîtrise d’une langue commune et la construction de lieux communs de rencontre pour tous, notamment dans la culture et la politique, amèneront davantage d’empathie et le sentiment de partager un destin commun. Il faut donc faire le choix de s’éloigner du communautarisme ethnique et religieux prôné par le multiculturalisme canadien, pour se tourner vers un vivre ensemble mixte. 

Finalement, il existe déjà de multiples solutions qui dorment sur les tablettes pour contrer des cas de discriminations précises, comme la discrimination à l’emploi, au logement ou encore le profilage racial. Le Parti québécois avait d’ailleurs proposé 20 solutions en 2017 (CV anonymes, meilleure représentation des minorités dans la fonction publique et les sphères décisionnelles, ententes de reconnaissance de compétences professionnelles, mesures contre le profilage racial; des solutions que j’actualiserai dans le cadre de mes engagements à la chefferie du PQ), mais le gouvernement libéral de l’époque n’avait pas cru bon de faire un suivi. Il n’y a pas d’excuses pour notre inaction. 

En conclusion, le concept de racisme systémique risque de nous apporter plus de problèmes sociaux que de solutions durables. Il s’est imposé rapidement au cours des dernières semaines, surtout parce que les médias donnent la parole aux groupes militants, mais aussi en raison des amalgames imposés par ces mêmes groupes. Ainsi, une personne critique du concept de racisme systémique est aussitôt suspectée d’être raciste, ce qui à l’ère du signalement moral sur médias sociaux en amène plusieurs à montrer patte blanche avant d’évaluer toutes les conséquences de ce nouveau vocabulaire. 

Ce n’est pas une raison pour être mou sur la lutte au racisme pour autant. Tout en rejetant le racialisme, il faut pour autant agir concrètement contre le racisme de manière à nous garantir, à tout un chacun, une société empathique et juste où il fait bon vivre.

– Paul St-Pierre Plamondon
Candidat à la chefferie du Parti québécois