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Tout un monde perdu

<strong><em>Les crépuscules de la Yellowstone</em><br>Louis Hamelin</strong><br>Boréal,<br> 376 pages
Photo courtoisie Les crépuscules de la Yellowstone
Louis Hamelin

Boréal,
376 pages

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Il en faut du souffle pour remonter le Missouri en ce milieu du 19e siècle. Mais le célèbre naturaliste Audubon n’en manque pas, tout comme Louis Hamelin, qui signe un époustouflant récit de cette expédition.

Depuis plus de trente ans, Louis Hamelin sait raconter des histoires enlevantes, qui s’appuient sur des événements réels auxquels il donne une nouvelle vie.

Avec Les crépuscules de la Yellowstone, il réussit à faire de la science une aventure digne d’un grand western, sur fond d’Amérique encore française.

On est en 1843, et John James Audubon, devenu une star grâce à sa recension Les oiseaux d’Amérique, entend bien finaliser son ouvrage sur les quadrupèdes vivipares du continent.

Pour ce faire, à la manière de l’époque, il lui faut capturer les espèces qui lui manquent. Il met donc cap vers l’ouest à bord de l’Omega, un bateau à vapeur qui l’amènera à Fort Union, au Dakota du Nord.

D’autres savants l’accompagnent, et tout un équipage, mélange de Canayens, de Créoles et de Métis. Mais il compte surtout sur les connaissances d’Étienne Provost, un gars de Chambly et alors coureur des bois de renom, qui sait tirer juste et parler la langue des Indiens.

On pénètre ainsi dans un monde profondément vivant. Une vie faite de chair et de sang – car on tire beaucoup, tant pour se nourrir que pour récolter les animaux à dessiner. Hamelin décrit crûment cette pratique oubliée par nos sociétés aseptisées.

Il détaille avec autant de précision les découvertes d’Audubon – et les noms des bêtes, celles des airs comme de la terre, forment des enfilades de phrases qui touchent à la poésie. 

Hamelin présente aussi avec réalisme la confrontation entre le monde des Blancs, qui piaffent d’envahir les terres autochtones, et celui des Premières Nations, qui ne savent pas qu’elles sont sur le point de tout perdre.

Mais rien n’est encore figé et le mode de vie autochtone exerce encore son attrait, en dépit de la condescendance des nouveaux venus.

Contraste 

À quoi s’ajoute l’astucieuse manière dont l’auteur s’immisce dans l’aventure qu’il est à écrire. Il raconte ses recherches, plongé dans les journaux personnels d’Audubon et les cartes de l’époque. Il ajoute ses doutes, notamment un troublant chapitre sur les millions d’animaux aujourd’hui disparus.

Et il décide d’aller sur place, là où l’aventure d’Audubon et sa bande a culminé. Cela donnera des pages mémorables : un formidable coup de déprime de l’auteur, seul dans sa chambre d’un Best Western Plus, voisin du Walmart Supercenter, cerné par des rues qui ont l’air d’autoroutes et qui sont bondées de VUS et de camions-citernes remplis de pétrole de schiste. 

Ce contraste entre jadis et aujourd’hui contribue à la profondeur d’un récit déjà magnifique, d’autant plus prenant qu’il ne fait pas de concessions : que ça plaise ou non, telle était l’Amérique avant, telle est-elle aujourd’hui.

Mais la conclusion, beau clin d’œil, nous fait aussi voir que le triomphe de l’Homme moderne n’est peut-être pas total.