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Un dominicain au cœur de la tourmente

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Les gens de ma génération n’ont pas connu le père Georges-Henri Lévesque mais en ont entendu beaucoup parler. 

<b><i>Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité</i></b><br/>
Jules Racine St-Jacques<br/>
Éditions Boréal
Photo courtoisie
Georges-Henri Lévesque, un clerc dans la modernité
Jules Racine St-Jacques
Éditions Boréal

Un dominicain précurseur et inspirateur de la Révolution tranquille, fondateur de l’École puis de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ça ne courait pas les rues. J’étais curieux de voir ce qu’il en était et cette biographie m’en donne l’occasion.

Qui était ce clerc, décédé il y a à peine vingt ans ? Un intellectuel catholique brillant engagé dans son époque, essentiellement de 1932 à 1962, alors que les changements sociaux sont rapides et radicaux. Cette lecture nous permet de revisiter des épisodes cruciaux de l’histoire intellectuelle québécoise contemporaine. 

Ce qu’on retient surtout du père Georges-Émile Lévesque, c’est son opposition au premier ministre Maurice Duplessis, qui incarne à lui seul la « grande noirceur ». Mais l’auteur nous prévient d’emblée. On aurait tort de voir Georges-Henri Lévesque en père ou en artisan de la Révolution tranquille qu’il aurait même désavouée. Tout au plus en « grand-père », propose l’historien.

Jules Racine St-Jacques retrace l’histoire de l’implantation de l’ordre des Dominicains au Québec, un ordre « ouvert sur la pensée rationnelle », où ces membres entrent en relation avec la bourgeoisie instruite et professionnelle du Canada français. Ce faisant, les Dominicains prennent de plus en plus part à la vie intellectuelle foisonnante des villes où sont concentrés ceux qui critiquent le pouvoir conservateur.

Pour le jeune père Lévesque, la modernité économique du Québec doit prendre le chemin du coopératisme. Rejetant le capitalisme qui « désagrège le tissu social » et le communisme qui « nie la religion et noie la personne dans la masse de ses semblables », le père Lévesque va s’atteler à la recherche « d’une troisième voie proprement chrétienne ». Comment concilier l’intérêt individuel et le bien commun ? se demande-t-il, à l’instar de nombreux intellectuels de l’entre-deux-guerres. 

Le corporatisme social sera cette troisième voie, en associant « l’idée sociale et l’idée nationale ». S’opposant farouchement au communisme, il ne s’oppose pourtant pas aux interventions de l’État dans certains domaines, en prônant, par exemple, la nationalisation de l’électricité ou en exigeant un resserrement de « la législation sociale ». D’autres mesures sociales progressistes sont aussi mises de l’avant comme des allocations aux familles nombreuses, un programme d’assurance-hospitalisation et l’aide aux chômeurs, entre autres.

Pas aimé de tous

Le sociologue dominicain propose donc d’humaniser l’économie, en supprimant les îlots de pauvreté, terreau fertile pour les idées communistes, et d’« adapter les biens matériels aux besoins humains ». Il s’éloignera peu à peu du corporatisme pour renouer avec le coopératisme, doctrine plus radicale et « solution de remplacement plus crédible à un libéralisme défaillant ». L’École des sciences sociales que dirige le dominicain s’en fera la promotrice.

S’ensuivra une abondante correspondance entre l’abbé Groulx, alors dans la cinquantaine, et le père Lévesque, alors dans la trentaine, qui témoignera d’un « changement de garde générationnel au sein de l’intelligentsia catholique canadienne-française [...] porteuse d’un idéal néonationaliste ». Partisan de la déconfessionnalisation des coopératives, le dominicain soulèvera la colère d’une bonne partie de la hiérarchie ecclésiastique, dont le cardinal Villeneuve. 

Quelques années plus tard, siégeant sur la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada, il se mettra à dos l’intelligentsia nationaliste québécoise, dont André Laurendeau, en favorisant l’intervention du fédéral dans l’enseignement supérieur. 

Homme de son temps, mais un pied en avant des autres, personnage souvent contesté à gauche et à droite, le père Lévesque a été au cœur de la rupture entre deux mondes, l’ancien et le moderne.