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Difficile de rivaliser avec la main-d’œuvre étrangère

Le Journal a passé trois jours sur une ferme de Lanaudière pour mieux comprendre les défis du milieu

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Une bonne partie de la précieuse main-d’œuvre étrangère attendue dans les champs du Québec n’a pas pu venir cette année en raison de la pandémie, ce qui a forcé le gouvernement à appeler les Québécois en renfort. Après trois jours de dur labeur sur une ferme de Lanaudière, force est de constater que ces travailleurs temporaires locaux inexpérimentés ne peuvent pas toujours rivaliser avec ceux d’Amérique latine chevronnés.

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Il est 7 h. Une journée de chaleur exceptionnelle de la fin mai. C’est mon premier quart de travail à la ferme d’asperges et de cerises de terre Primera située à Saint-Thomas, près de Joliette. La veille au téléphone, le propriétaire Mario Rondeau m’avait dit que je commencerais à « l’heure des Québécois », soit deux heures après les Mexicains qui travaillent à la ferme. 

Maude Ouellet s’est glissée dans la peau d’une travailleuse agricole pendant trois jours.
Photo Martin Alarie
Maude Ouellet s’est glissée dans la peau d’une travailleuse agricole pendant trois jours.

« Si je veux que les Québécois restent, il faut que je les accommode au niveau des horaires, sinon après trois ou quatre jours, je vais les perdre », explique-t-il. 

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé dans les dernières semaines. 

Le mercure devrait monter à plus de 30 degrés Celsius : « un baptême de feu », m’a dit M. Rondeau, que tout le monde à la ferme appelle par son prénom.

Mario Rondeau s’est lancé dans la culture d’asperges en 2006. Il en cultive trois variétés : les vertes, les blanches et les mauves.
Photo Martin Alarie
Mario Rondeau s’est lancé dans la culture d’asperges en 2006. Il en cultive trois variétés : les vertes, les blanches et les mauves.

200 000 $ de pertes

Faute de bras, la ferme Primera récoltera la moitié moins d’asperges qu’à l’habitude en plus d’avoir dû abandonner la cueillette dans certains champs.

« D’après mes estimations, cela représente des pertes financières de 200 000 $ », avance le propriétaire. 

Mario Rondeau explique à notre journaliste Maude Ouellet que contrairement aux asperges vertes qui poussent en dehors de la terre, les blanches ne voient pas la lumière, étant enterrées.
Photo Martin Alarie
Mario Rondeau explique à notre journaliste Maude Ouellet que contrairement aux asperges vertes qui poussent en dehors de la terre, les blanches ne voient pas la lumière, étant enterrées.

Cette pénurie de main-d’œuvre s’explique par les nombreux travailleurs étrangers temporaires qui ont choisi de rester chez eux cette année, tandis que certains pays n’ont pas pu traiter autant de dossiers qu’à l’habitude à cause de la crise sanitaire. Chez Primera, ils sont 11 cette année au lieu des 23 habituels.

Pour motiver les Québécois à les remplacer, le premier ministre François Legault a annoncé un incitatif financier de 100 $ par semaine. Le président de l’Union des producteurs agricoles, Marcel Groleau, dit qu’il manque toujours 3000 employés formés pour les récoltes, et ce, même si 8000 Québécois se sont portés volontaires. 

« Les travailleurs mexicains ne sont pas meilleurs que les Québécois, c’est juste qu’ils ont plus d’expérience dans le secteur agricole », observe M. Rondeau. 

La plupart reviennent d’année en année et ils nécessitent moins d’encadrement. 

« S’ils ont besoin d’un outil, ils savent il est où, ils n’ont pas besoin de venir me le demander, ajoute-t-il. J’ai vraiment besoin d’eux pour pouvoir faire d’autres tâches. »

Cueillies à la main

La dizaine de Québécois engagés pour sauver les récoltes et moi aiguisons nos couteaux et ramassons nos chaudières avant de partir vers les champs. 

Les Québécois aiguisent leurs couteaux avant d’entamer la récolte.
Photo Martin Alarie
Les Québécois aiguisent leurs couteaux avant d’entamer la récolte.

On ne récolte pas les asperges avec de grosses machines, non. Il faut les cueillir une à une, à la main.

Les Mexicains, quant à eux, ont été assignés à d’autres champs. Puisqu’ils sont plus expérimentés, ils utilisent des récolteuses, des machines motorisées défilant par-dessus les rangs d’asperges, ce qui permet aux conducteurs de les cueillir. 

Les travailleurs plus expérimentés se servent des récolteuses pour cueillir les asperges, comme Jorge.
Photo Martin Alarie
Les travailleurs plus expérimentés se servent des récolteuses pour cueillir les asperges, comme Jorge.

Pour pouvoir en faire usage, il faut être rapide. C’est pourquoi les nouveaux, en l’occurrence la plupart des Québécois, ne les utilisent pas, ce qui ralentit la production pour les agriculteurs. 

Après seulement cinq minutes de cueillette, je tente de déterminer la position la plus confortable pour ne pas ruiner mon dos. Pliée en deux ? À genoux ? À quatre pattes ? L’une de mes comparses québécoises me dit que je devrais miser sur la variété. C’est noté. 

« Une garderie dans le champ »

Autour de moi, le groupe de Québécois est disparate, mais je remarque qu’il y a beaucoup d’adolescents. Certains devront partir en après-midi puisqu’ils sont au secondaire et qu’après tout, c’est la réussite scolaire qui prime. Encore un frein dans la production pour M. Rondeau.

La ferme Primera fait pousser des asperges sur 50 acres de champs.
Photo Martin Alarie
La ferme Primera fait pousser des asperges sur 50 acres de champs.

Quelques rangs à côté de moi, un jeune de la région progresse moins vite que les autres. Il se la coule douce, couché dans la terre à côté des asperges, même si la journée ne fait pourtant que commencer. 

Éric Rondeau, le frère du propriétaire, l’avertit. L’ado réplique : « Tu viendras prendre ma place si t’es pas content. »

Le jeune est congédié. Son expérience n’aura même pas duré une semaine. 

Karine Brouillette, aussi superviseure, explique qu’il avait une mauvaise attitude et qu’il nuisait au moral des troupes. 

« Il y a des moments où ça avait l’air d’une garderie dans le champ », lance-t-elle. 

Prendre congé pour aider

Pour sa part, Éric Rondeau ne manque pas de travail, car il doit superviser toutes les opérations. Il a pris quatre semaines de vacances à son autre emploi de contrôleur routier pour venir aider son frère qui était dans le pétrin. 

« Ça fait 16 ans que je n’ai pas travaillé à la ferme, mais quand j’ai vu que ça n’allait pas bien pour Mario, j’ai décidé de prendre mes congés. » 

Après deux heures de ce que je considère un dur labeur, Mario Rondeau me demande de rentrer faire le tri, probablement pour me ménager un peu. 

On classe les asperges selon leur diamètre et leur qualité. Sur un convoyeur, les asperges défilent. Je dois faire des paquets d’une livre et les placer sur une autre machine qui les attachera. C’est répétitif, je dois rester sur place, la tête penchée, ce qui me donne mal à la nuque. 

Manon Fiola trie le légume selon sa grosseur et sa qualité.
Photo Martin Alarie
Manon Fiola trie le légume selon sa grosseur et sa qualité.

Tout compte fait, je préférerais être dans le champ à quatre pattes en pleine canicule. 

À 17 h, j’abandonne cette tâche et j’ai mal partout. 

« On s’habitue après deux ou trois jours », mentionne Angélique Toupin, à peine âgée de 19 ans. Elle sait de quoi elle parle, elle est là depuis deux semaines. 

Le lendemain, je me réveille et j’ai mal partout, surtout aux quadriceps et à la nuque. Je retourne au tri, un peu à contrecœur. 

Roman Martin Jimenez vient à mes côtés pour me montrer les rudiments. Depuis 14 ans, il quitte le Mexique pour venir travailler à la ferme Primera (voir autre texte en page 23). Sur le tapis du convoyeur, il y a beaucoup d’asperges de deuxième qualité. Pour le taquiner, je lui dis que ce sont les Mexicains qui ont cueilli celles-là. 

« Non, non ! C’est toi qui les as cueillies », me lance-t-il à la blague. Je me doute qu’il n’a pas tort. 

Le troisième matin, le mercure annonce 6 °C et je me dis que ce sera plus confortable dans les champs. Angélique Toupin n’est pas d’accord. 

« Les asperges sont tellement froides, parfois je ne sens plus mes mains. » 

Décidément, je serai passée à travers la gamme de toutes les conditions météo. 

Un travail payant

En replantant un plan de cerises de terre qui n’a pas survécu à la chaleur des derniers jours, j’en profite pour sortir mon espagnol du dimanche et discuter avec Ines Tehuintle Chipahua. Il ne cache pas que le statut d’ouvrier étranger temporaire est très lucratif pour lui. 

« Au Mexique, je serais payé l’équivalent de 10 $ canadiens par jour si je travaillais sur une ferme », relate-t-il. 

Pas besoin d’être doué en calcul pour conclure qu’il gagne au moins 10 fois ce salaire ici et parfois bien plus lors des semaines bien occupées.

Les employés temporaires étrangers auxquels Mario Rondeau a eu affaire dans les 15 dernières années lui réclament un minimum de 55 heures par semaine. Lorsque la température n’est pas au rendez-vous, il n’est pas toujours en mesure de leur offrir, ce qui crée un certain mécontentement, admet-il. 

En après-midi, il faut recouvrir quelques rangs de cerises de terre d’une immense toile. Je constate qu’il aurait été difficile de donner cette tâche plus complexe aux salariés québécois qui ont commencé il y a à peine deux semaines. 

Ma journée se termine. « Est-ce que tu vas revenir nous aider ? » me demande Laurie Rondeau, la cadette du groupe. Je lui réponds que je ne serais pas contre l’idée d’aider une journée ou deux. 

Sur l’autoroute 40 en direction de Montréal, j’extrapole. Est-ce que je serais vraiment capable de faire ça toute une saison ? Après tout, la récolte ne dure guère plus d’un mois et finit aux environs de la fête nationale du Québec. Pour être bien honnête, je ne crois pas.


Fini l’entraide

Jusqu’au début des années 2000, la ferme Primera pouvait compter sur un réseau d’agriculteurs de la région pendant les récoltes. Cet écosystème d’entraide a été enrayé puisque les petites fermes ont été rachetées par de très grandes. Les travailleurs n’avaient plus le temps de prêter main-forte à leurs voisins. En 2005, faute de main-d’œuvre qualifiée, Mario Rondeau n’a pas eu le choix de miser sur des employés d’ailleurs.

 ► Course contre la montre

Des internautes offusqués par les pertes ont écrit à la ferme Primera pour déplorer le fait que les asperges n’avaient pas été données à des œuvres de bienfaisance. Cette option était impossible, puisque, quand elles ne sont pas cueillies à temps, les légumes fleurissent et deviennent immangeables. Les agriculteurs disposent de peu de temps avant que cela ne se produise. Quand il fait chaud et humide, les asperges peuvent pousser de 15 centimètres par jour. La récolte devient alors une véritable course contre la montre.

Accord avec le Mexique

Le gouvernement du Mexique permettra de nouveau à quelque 16 000 ouvriers temporaires de venir au Canada pour travailler dans les champs à la suite d’un accord avec Ottawa, a-t-on appris hier soir. En raison notamment d’employés agricoles mexicains infectés par la COVID-19 ici, Mexico avait temporairement suspendu les permissions faites pour que cette main-d’œuvre aide dans des fermes canadiennes cet été. Un groupe conjoint aura pour tâches de répondre aux plaintes de ressortissants mexicains, d’identifier les endroits à risque, de lancer des inspections et de garantir les soins des Mexicains qui tomberaient malades au Canada.

Qui se cache derrière vos asperges ?    

Laurie et Éric Rondeau

Photo courtoisie

  

  • Âge : 12 ans et 43 ans    
  • Forces : persévérants et positifs       

Lorsqu’Éric a appris que son frère avait besoin d’aide à la ferme, le contrôleur routier a décidé de prendre trois semaines de vacances pour aller lui donner un coup de main. Sa fille Laurie s’est aussi portée volontaire. Son père l’a toutefois averti que le travail serait ardu, mais il a vite été fasciné. Malgré son jeune âge, Laurie ne se plaint jamais, elle est même le boute-en-train du groupe. Quand Laurie et son père retournent à Saint-Eustache après le travail, elle doit rattraper les cours qu’elle a manqués durant la journée, ce qui n’est pas un problème puisqu’elle est douée à l’école. « Elle m’impressionne », lance le père. 


Ines Tehuintle Chipahua

Photo Martin Alarie

  

  • Âge : 38 ans    
  • Force : consciencieux       

Ines Tehuintle Chapahua vit dans l’État de Veracruz, situé près du golfe du Mexique. Depuis huit ans, il quitte son pays six mois par année pour venir en aide aux agriculteurs d’ici. L’autre moitié de l’année, il est ouvrier dans le domaine de la construction. Il est père de trois enfants âgés entre 8 et 14 ans qu’il appelle chaque fois qu’il en a l’occasion. « Avant je travaillais dans le domaine de la construction aux États-Unis. Je pouvais être un an sans les voir. C’est mieux ici », raconte-t-il. Les tâches qu’il effectue ici c’est exigeant, mais elles lui permettront de prendre un mois de congé avec sa famille lorsqu’il sera de retour au bercail.


François Duval

Photo Martin Alarie

  

  • Âge : 68 ans    
  • Force : rassembleur        

Du haut de ses 68 ans, le dentiste à la retraite François Duval a choisi de se rendre utile en allant prêter main-forte à la ferme Primera. Il s’agit de sa première expérience comme employé agricole. « Je passais devant à vélo et j’ai décidé d’aller donner mon nom », raconte le sportif dans l’âme. Le résident de L’Assomption est toujours là pour aiguiser les couteaux servant à récolter les asperges ou pour rendre service. Il est peut-être l’aîné du groupe, mais il est plus en forme que bien des jeunes, une constatation dont il s’enorgueillit un peu. Pour lui, les journées passées à l’extérieur sont synonymes de plaisir. « Lorsque j’étais enfant, ma mère m’emmenait cueillir des fraises sauvages pour nous récompenser », se rappelle-t-il.  


Jean-René Moisan

Photo Martin Alarie

  

  • Âge : 39 ans    
  • Force : entregent        

C’est par le biais des médias qu’il a appris que les agriculteurs avaient besoin de bras. Les engagements de l’acteur professionnel ont été annulés en raison de la COVID-19. Pour combler ce temps libre, celui qui a joué notamment dans Léo et un Trip à trois a voulu faire sa part. Après avoir lancé un appel à tous sur les réseaux sociaux, il a pris contact avec la ferme Primera. Depuis trois semaines déjà, il fait des allers-retours entre Montréal et Saint-Thomas pour récolter des asperges. Bien que le travail au champ soit très différent du métier de comédien, Jean-René Moisan est satisfait de s’être lancé dans cette première expérience. « C’est quand même gratifiant », conclut-il. 


Ivan Aguilar Rosales

Photo Martin Alarie

  

  • Âge : 32 ans    
  • Force : dévoué        

Ivan Aguilar Rosales quitte Toluca, en banlieue de Mexico, pour venir travailler dans les champs québécois six mois par année, et ce depuis 2016. Au Mexique, il baigne également dans le milieu de l’agriculture, et travaille dans une plantation d’avocat. « Il est vraiment minutieux et proactif », remarque le propriétaire de la ferme Primera, Mario Rondeau.