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Donald Trump à Tulsa: autopsie d’une catastrophe

Donald Trump à Tulsa: autopsie d’une catastrophe
Photo AFP

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Trump tenait à frapper un grand coup pour son premier rallye depuis mars. Tulsa a été un flop monumental dont sa campagne pourrait ne pas se relever.

La semaine dernière, les perspectives de réélection de Donald Trump étaient dans l’eau chaude et le président tenait à marquer un grand coup pour le départ officiel de sa campagne avec un immense rassemblement partisan. L’idée lui semblait bonne: tenir un grand rallye dans un État reconnu pour son appui bétonné au Parti républicain et à Donald Trump. Comme disent les Américains, «What could possibly go wrong?» La réponse est venue ce samedi soir à Tulsa: tout est allé mal. Le départ officiel de la campagne de Trump s’est avéré un monumental flop.

Une campagne au point mort

Le besoin de frapper un grand coup était évident. La semaine dernière, les sondages étaient impitoyables, même dans les États clés que la campagne Trump croyait gagnés d’avance. Les gestes du président et les ratés de l’organisation de sa campagne amplifiaient ce sentiment de désarroi. La campagne Trump battait définitivement de l’aile. Deux jugements de la Cour suprême défavorables aux positions de Trump et de ses alliés conservateurs sont aussi venus amplifier ce désarroi. 

Il fallait faire quelque chose. La campagne avait décidé de tenir son premier rallye à Tulsa le 19 juin. Première tuile: le 19 juin, Juneteenth, est une date symboliquement cruciale pour la minorité afro-américaine, car elle marque l’anniversaire de la fin effective de l’esclavage. Trump, qui ignorait cet anniversaire, a dû faire marche arrière et déplacer le rallye le lendemain. Deuxième tuile: Tulsa a été le lieu en 1921 de l’un des incidents racistes les plus violents et meurtriers de l’histoire des États-Unis. Dans le contexte actuel, c’était un autre camouflet au mouvement de contestation antiraciste, qui garantissait qu’il serait présent pour manifester en masse contre le rassemblement de Trump. 

Des attentes stratosphériques, deux types de virus

En tenant ce premier rassemblement dans un fief républicain (l’Oklahoma a voté à 65% pour Trump en 2016, contre 29% pour Hillary Clinton), la campagne pensait jouer sûr. On garantissait un stade plein à craquer et d’immenses foules de partisans dans les rues qui se joindraient à la fête à défaut de pouvoir entrer dans l’amphithéâtre BOK, qui peut accueillir près de 20 000 personnes. C’était sans compter l’effet dévastateur de deux types de virus. 

D’abord, il y a eu le coronavirus. Toutes les autorités compétentes de santé publique ont averti Trump qu’un rallye intérieur dans une région où la pandémie est en progression serait un vecteur idéal pour la COVID-19. Qu’à cela ne tienne, la campagne a décidé de foncer malgré tout (en faisant toutefois signer une déclaration de non-responsabilité aux participants, au cas où). Le risque était énorme et on pourra en constater les résultats dans deux semaines, si le virus était présent à l’aréna.

Quelques jours avant le rallye, la campagne de Trump ne portait pas à terre. On enregistrait près d’un million de demandes pour des billets. Et on installait une immense scène à l’extérieur pour accommoder les dizaines de milliers de partisans qui seraient refoulés aux portes de l’aréna. 

Le problème est que la campagne a été victime d’une campagne «virale» sur internet de jeunes adolescents qui se sont passé le mot sur Instagram et TikTok pour se procurer autant de billets qu’ils pouvaient soutirer à la campagne, créant ainsi des attentes stratosphériques parmi les membres de l’organisation de campagne, qui se sont fait prendre comme des amateurs.

Même les prévisions de violence de la part des contre-manifestants de Black Lives Matter, qui auraient pu servir à appuyer les arguments de Trump, ne se sont pas avérées. Autre revers.

Un ralliement anémique et un discours pathétique

Les images du ralliement de samedi soir étaient dévastatrices pour Trump. L’événement extérieur a été annulé et on a dû démonter l’embarrassante scène en catastrophe alors que la foule clairsemée donnait un aspect lunaire aux environs de l’aréna. Selon les autorités de Tulsa, à peine 6200 personnes ont pris place dans le centre BOK et malgré les efforts des organisateurs de placer la foule favorablement pour les caméras de télé, le président — pour qui la taille des foules qui l’adulent est primordiale — fulminait contre son équipe avant de monter sur scène dans une humeur massacrante. 

S’en est suivi un discours-fleuve de deux heures où Donald Trump a repris la même cassette usée de sa campagne de 2016 en enchaînant les attaques contre toutes ses cibles favorites. Mais quand on est président soi-même, ce genre de diatribe contre le système sonne faux. 

Le clou de la soirée: un sketch pathétique de quinze minutes où Donald Trump cherchait à se défendre contre ceux qui ont osé dire que sa performance faiblarde à West Point la semaine précédente était un signe de sa santé chancelante. La foule en délire est allée jusqu’à exploser d’admiration lorsqu’il a démontré sa capacité de boire un verre d’eau d’une seule main.

Parmi les autres passages controversés, il y a celui où Trump déclare que comme le grand nombre de tests pour la COVID-19 entraîne une multiplication des cas connus qui le font mal paraître, il a demandé à ses aides de réduire le nombre de tests. Même si son équipe s’est empressée de dire qu’il blaguait, il était difficile, pour une fois, de ne pas croire ce qu’il disait.

Pas étonnant que Donald Trump affichait une mine complètement dépitée lors de son arrivée à la Maison-Blanche plus tard ce soir-là. Son début de campagne était un bide total et il le savait trop bien.

Du matériel en or pour ses opposants

On n’a pas fini d’entendre parler de la catastrophe de Tulsa. Des groupes opposés à Donald Trump se sont empressés de produire des annonces publicitaires qui auront incontestablement l’effet de décontenancer le président pendant un bon bout de temps et l’amener à commettre d’autres erreurs. 

Par exemple, un groupe jusqu’ici marginal, Find a Clear Truth, a produit ce montage assassin, visionné plus de huit millions de fois déjà, qui se termine sur la phrase: «Biden. He’s not a whiny b*tch», qu’on pourrait traduire généreusement par: «Biden n’est pas une chipie brailleuse».

Pour sa part, le groupe Project Lincoln, mené par d’anciens stratèges républicains voués à la défaite de Trump, continue de produire des spots publicitaires qui frappent allègrement sur les points sensibles du président. Tulsa lui a donné du matériel en or. En voici une diffusée dimanche. Notez au passage comment l’image zoome sur les mains de Trump alors que la narratrice dit «smaller than expected». Sachant combien le président est sensible à la mention de la taille de ses mains et de certains autres attributs physiques, ça fait mal.

Et en voici une autre, diffusée lundi, qui tourne le fer dans la plaie en contrastant le triomphalisme du président avant le rallye avec son air dépité lors de son retour à Washington.

Des lendemains qui déchantent

Dimanche, le président s’est terré dans ses appartements, probablement affaissé par le choc de ce bide qui lui pèsera lourd sur les épaules. Quand il est sorti de son mutisme, c’était pour reprendre sa litanie habituelle de vantardise et de promotion de théories du complot, sans oublier un de ses thèmes préférés, les risques de fraude associés au scrutin postal (que toutes les recherches sérieuses sur le sujet qualifient de minuscules).

Cette réaction laisse présager une campagne de plus en plus agressive de la part de Trump et d’autres gestes, comme le congédiement du procureur fédéral de Manhattan et la transformation apparente de Voice of America en organe de propagande trumpiste, font craindre une intensification des tendances autoritaires de Trump.

On verra bien jusqu’où ça mènera, mais pour le moment, la faiblesse de la campagne de Trump est plus que jamais exposée au grand jour et chaque effort qu’il fera pour tenter de la renverser risque de se retourner contre lui.