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La tête frisée de Jean Charest

Charest Marois
Photo d’archives Par un étrange caprice du destin historique, Jean- Baptiste était le portrait tout craché de Jean Charest.

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La première parade de la Saint-Jean-Baptiste dont je me rappelle, je devais avoir sept ou huit ans.

À l’époque, sans internet, on n’avait pas encore vu à huit ans 1666 morts sur des écrans d’ordi ou de téléphone. On pouvait encore s’émerveiller de voir passer quatre ou cinq chars allégoriques traînés par des gros pick-up GMC. Et sur le dernier, le plus beau évidemment, on retrouvait le petit Saint-Jean Baptiste. 

Fallait qu’il soit blond et surtout, cheveux bouclés. Les mères se battaient entre elles pour avoir la plus belle tête de gamin. Cheveux juste bien longs, juste bien blonds et juste bien bouclés. Parce que Saint-Jean Baptiste devait avoir les cheveux bouclés dans son enfance. Ça devait être écrit quelque part dans les Évangiles. 

Le modèle parfait, c’est la tête de Jean Charest. En fait, par un étrange caprice du destin historique, Jean-Baptiste était le portrait tout craché de Jean Charest. En tous les cas, sur la rue Roussel, à Chicoutimi-Nord qui s’appelait encore Sainte-Anne. 

On promenait Saint-Jean Baptiste sur son char parce que le pape avait consacré Saint-Jean le Baptiste patron des Canadiens français. Les années fastes, on lui trouvait un mouton qui devait représenter le bon peuple à tondre.

Ça tenait une journée. Les 364 autres journées, le vrai patron des Canadiens français était Maurice Richard. Lui, il se battait pour son peuple. 

LA FÊTE SUR LA MONTAGNE

Le Québec a évacué les parades dociles en même temps qu’il évacuait les curés de sa vie. Les curés dehors, on s’est aperçu qu’on pouvait être autre chose qu’un troupeau de moutons... au poil bouclé. 

Et on s’est mis à fêter qui on était. Avec des fêtes joyeuses et remplies de fierté nationale sur la montagne ou sur les plaines. Montréal la métropole et Québec la capitale. Charlebois, Vigneault, Félix Leclerc et surtout, en 1975, Lise Payette.

Sous sa présidence énergique, la fête attire 250 000 Québécois pendant cinq soirs sur le mont Royal. Un total estimé à 1 250 000 personnes par les autorités civiles et policières. Le 24 au soir, les gens entendaient pour la première fois Gens du pays, par Gilles Vigneault et Un peu plus haut, un peu plus loin, de Jean-Pierre Ferland, chantée par Ginette Reno.

Un an plus tard, René Lévesque devenait premier ministre et Guy Lafleur, Serge Savard, Yvan Cournoyer, Ken Dryden, Mario Tremblay, Jacques Lemaire et Steve Shutt gagnaient la première de quatre coupes Stanley d’affilée. Ils étaient une dizaine de Québécois, les meilleurs parmi les meilleurs, dans une équipe où chacun avait su mériter le respect. 

Ils étaient les héros de la nation, mais ils n’avaient pas à porter tout fin seuls la fierté du peuple. Lévesque, Morin, Bédard, Laurin, Charron, Payette prenaient les commandes politiques et allaient un an plus tard transformer la Saint-Jean en fête nationale du Québec. 

SCHIZOPHRÉNIE À WIMBLEDON

Les souverainistes ont perdu le premier référendum. Mais le mouvement entraînant le Québec restait fort. On a eu droit au Québec inc. et à la prise de possession des leviers économiques et financiers par des entrepreneurs qui s’appelaient Charles Sirois, Alain Bouchard, Serge Godin, Pierre Péladeau, Bernard Lemaire, Bernard Lamarre. Votre vie quotidienne est encore touchée dans plein de domaines par ces bâtisseurs. 

Et en même temps que le Québec inc. conquérait les marchés mondiaux, Patrick Roy, Claude Lemieux, Serge Savard et une dizaine d’autres gagnaient les deux dernières coupes Stanley du... Canadien. 

J’ai vraiment pris conscience de la schizophrénie de mon statut de Québécois en couvrant Wimbledon. Un 23 juin, je me tournais les pouces dans la salle de presse du stade où j’étais venu faire un tour en fin d’après-midi quand un collègue suédois m’a fait remarquer que j’avais l’air relax.

« Demain, on ne publie pas, c’est ma fête nationale », que je lui avais répondu.

Une semaine plus tard, je le salue en lui donnant rendez-vous dans deux jours :

- Tu ne viens pas demain ?

- Non, c’est la fête nationale du Canada. 

Devant son air un peu ahuri, je lui avais expliqué qu’au Québec, on a deux fêtes nationales. 

Je ne pouvais pas savoir qu’un jour, quand le multicuralisme libéral serait assez ancré, on pourrait se retrouver avec une douzaine de fêtes nationales. Ça s’en vient. Fête nationale des Marocains, des Haïtiens, des Grecs, des Syriens, des Roumains avec congés fériés ; pourquoi se priver quand on ne sait plus qui on est ? 

PRENEZ LE CONGÉ

On se retrouve avec Ariane Moffatt et Pierre Lapointe. Je les ai beaucoup aimés à La Voix. Je n’ai pas trop bien saisi ce qu’ils voulaient dire concernant leur rôle dans la fête nationale, mais je me dis qu’on est rendu là. Ne pas trop savoir. 

Pierre Lapointe vient d’Alma. Chez les siens, ils savent encore. Transplanté à Montréal, c’est moins évident. 

D’ailleurs, ça fait déjà plusieurs années qu’il n’y a plus de vraie fête. On a des « partys » dans les régions et une couple de gros shows à la télé. Mettant en vedettes les stars du Plateau. Mais une communion de la nation, je ne la perçois pas.

Mais prenez votre congé férié. Ayez du plaisir. Quand enfant, je regardais passer mon p’tit Jean Charest favori, je ne pouvais pas me douter que 20 ans plus tard, je serais sur la montagne avec 250 000 personnes.

Et sur la montagne, je ne pouvais pas savoir que je me poserais des questions sur mes fêtes nationales avec un Suédois à Wimbledon 20 ans plus tard. 

Je ne pouvais même pas me douter que le Canadien ne gagnerait plus la coupe. Un quart de siècle plus tard.

Fêtez, ayez du plaisir, je n’ai aucune idée comment on va célébrer le Québec dans 20 ans. Si on va encore le fêter. 

Je sais seulement qu’il y a de grandes chances que cette fois, je ne serai pas témoin du changement.

Bonne fête aux Québécois de bonne volonté.