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Ma première parade de la Saint-Jean

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En avril 1939, pour son 64e anniversaire de naissance, mon grand-père a acheté une voiture. La première de sa vie. Une Ford sedan 1937.

Pour la mettre à l’abri de la poussière de la rue principale, qui n’était pas pavée, il la stationnait dans la cour de sa grande maison, dont nous occupions le deuxième étage. Vue d’en haut, la voiture avait l’air neuve, surtout quand elle brillait au soleil. Chaque fois que grand-papa revenait, il l’époussetait avec un chamois, puis il frottait les pneus avec une brosse et de l’eau savonneuse pour que les flancs restent bien blancs. 

Comme Rita, la plus jeune de ses filles commencerait en septembre son cours lettres et sciences et qu’elle était arrivée première de sa classe aux examens, grand-papa avait promis de l’amener à Montréal voir la parade de la Saint-Jean-Baptiste. Grand-maman avait une peur bleue de monter en voiture. Elle disait que grand-papa conduisait trop mal. Elle refusa d’aller à Montréal et grand-papa offrit à maman de nous amener voir la parade, mon jumeau et moi.

PAS MAÎTRES CHEZ NOUS 

À Waterloo, il n’y avait pas de parade. Il ne se passait rien le jour de la Saint-Jean. Quelques Canadiens français sortaient le drapeau du Pape, celui du Sacré-Cœur ou celui des Chevaliers de Colomb, mais c’était tout. Grand-papa, lui, ne sortait rien du tout. Il y avait beaucoup d’Anglais dans la clientèle de son magasin. 

À Waterloo, chef-lieu du comté de Shefford, dans les Cantons de l’Est, il y avait plus d’Anglais que de Canadiens français et c’étaient les Anglais qui menaient tout. Papa travaillait à la Southern Canada Power. Le boss s’appelait Monsieur Parks. Même si les trois employés, Jos Paquette, Gaston Poirier et papa, étaient Canadiens français, fallait toujours qu’ils parlent anglais. Même entre eux. Pareil chez Slacks, où on cultivait des champignons, et chez Perkins, où on embouteillait du « John Collins ».

Grand-maman avait ordonné à grand-papa de passer par le pont Victoria, qu’il connaissait pour l’avoir déjà emprunté, mais il voulait nous montrer le pont Jacques-Cartier, qu’il appelait le pont du Havre. À la sortie du pont, il tourna à gauche. On passa plusieurs rues et plusieurs maisons, puis l’auto s’arrêta devant une barrière marquée « NO TRESPASSING ». 

LA BRASSERIE MOLSON

« Regardez, dit grand-papa, surpris, en actionnant de la main l’essuie-glace pour dépoussiérer le pare-brise, c’est ici qu’on fait la bière Molson ! » C’était un long bâtiment gris avec des fenêtres noires en ogive et une cheminée tellement longue qu’on ne pouvait pas voir le bout. 

Grand-papa sortit de la voiture pour aller parler en anglais avec l’homme de la barrière. Celui-ci montra la direction qu’il fallait prendre, puis il approcha de la voiture. Le pneu arrière était crevé. Je ne sais pas combien de temps il fallut pour changer la roue, car je me suis endormi. Mon jumeau et Rita aussi. Quand nous sommes arrivés sur la rue Sherbrooke, il y avait plein de papiers par terre, des chaises abandonnées sur les trottoirs, des bouteilles vides d’eau gazeuse, des bouteilles vides de Molson, mais plus personne. 

Grand-papa nous fit promettre de ne jamais dire que nous n’avions pas vu la parade. Aujourd’hui, veille de la Saint-Jean, je vide enfin mon sac. Demain, je vais en prévenir mon jumeau.