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La nation endeuillée

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Le grand spectacle de la fête nationale était magnifique. Aérien. Réflexif. Ancré dans le passé. Honorant notre présent diversifié. Muet sur notre avenir parce qu’incertain.

Même le ciel joliment rosé de Trois-Rivières — région bien-aimée de mes origines maternelles — dansait avec lui dans un silence bienveillant.

Dans notre salon, ma petite sœur Manon a tout résumé : « C’est trop beau ! » Une parenthèse de grâce dans une pandémie dont personne ne connaît la date de péremption.

Trop beau

Malgré la salle vide, la fatigue du confinement et la menace d’une deuxième vague, les mots simples de ma sœur, dont le cœur d’enfant vit à travers sa déficience intellectuelle, étaient vrais.

C’était en effet « trop beau ». Le vrai « trop », Manon l’a ressenti de plein fouet lorsqu’Isabelle Boulay a rendu hommage à la grande Renée Claude, atteinte d’Alzheimer, mais emportée en mai par la COVID-19.

« Y a trop de morts ! » m’a lancé ma sœur les larmes aux yeux. « T’as raison », que je lui ai répondu le cœur en charpie. Des milliers de Québécoises et de Québécois partis, eux aussi, « bien avant leur départ », pour reprendre les paroles bouleversantes de Jim Corcoran.

Voleur d’âmes

« Pourquoi on les voit pas ? » m’a demandé Manon. Sauf pour quelques reportages, dont une série dans nos pages sur des « visages de la pandémie », elle a encore raison.

La nation est endeuillée, mais elle ne sait pas tout à fait pour qui. Les histoires de vie de milliers de femmes et d’hommes, réduites jour après jour à un alignement de chiffres.

Les salons funéraires croulant sous les listes d’attente témoignent pourtant de leurs existences fauchées brutalement. Disparues dans le néant d’une impréparation choquante d’un « système » de santé devenu voleur d’âmes.

Endeuillée, au fond, notre société l’est-elle même vraiment ? La nonchalance s’installe déjà comme si la pandémie était terminée. Le deuil national, comme les morts, est lui aussi bien abstrait.