/opinion/columnists
Navigation

Le drapeau au cœur

ART-SPECTACLE-SAINT-JEAN
Photo courtoisie, Yan Turcotte

Coup d'oeil sur cet article

L’absence du fleurdelisé au grand spectacle de la fête nationale diffusé de Trois-Rivières a soulevé l’ire au sein de la classe politique québécoise. Responsable des fêtes, le Mouvement national des Québécoises et Québécois s’en est excusé et expliqué.

L’erreur – oui, c’en était une – venait de l’absence de public dans la salle pour cause de COVID-19. Impossible donc d’en distribuer à la pochetée comme d’habitude. Or, personnellement, même sur la scène, je n’avais pas remarqué.

Les prestations étaient si belles et si évocatrices de ce qui fait de notre culture une des plus riches au monde que le fleurdelisé, même absent, y était peut-être plus vivant que jamais.

Le plus beau drapeau du Québec n’est-il pas celui incarné de tout temps par autant de talents – poètes, écrivains, écrivaines, cinéastes, chanteurs, chanteuses, peintres, actrices, acteurs, etc. ?

Une certaine retenue

Les milliers de Québécoises et Québécois fauchés cruellement par la COVID-19 – et les morts s’accumulant encore – n’obligeaient-ils pas aussi à une certaine retenue côté « célébration » ?

Les critiques ont néanmoins fusé. On a même dit le spectacle trop « multiculturaliste », alors qu’il était plutôt et bellement diversifié. Comme si de représenter le Québec dans toutes ses palettes constituait dorénavant un crime de lèse-nationalisme.

Il n’en reste pas moins que ces mêmes réactions témoignent avant tout d’une très grande fatigue. Une fatigue non dite, mais profonde. Soit que depuis le dernier référendum, les festivités du 24 juin, contrairement à celles de la fête du Canada, ont été de plus en plus « dépolitisées ».

Vidée sourdement de tous propos jugés « trop » souverainistes ou même nationalistes sans être indépendantistes – question de ne pas « déranger » –, la Saint-Jean, comme fête d’une nation, a glissé peu à peu dans l’insignifiance existentielle.

Et ce, malgré la présence habituelle de nombreux fleurdelisés devenus, dans les circonstances, des miroirs aux alouettes. Même quand le spectacle est exceptionnel sur le plan artistique, sans trop savoir pourquoi, on en sort parfois avec une impression diffuse de vide.

Fatigue

Le 24 juin, les Québécois, toutes origines confondues, sont d’ailleurs eux-mêmes de moins en moins nombreux à décorer leur maison ou balcon d’un fleurdelisé. Leur fatigue, elle se voit plus nettement encore dans ce qu’ils ne font plus.

On oublie aussi que dans les années suivant le référendum de 1995, le gouvernement fédéral a littéralement inondé le pays de drapeaux. Des drapeaux canadiens, bien sûr.

Le gouvernement de Jean Chrétien avait dépensé plus de 15 millions $ en fonds publics pour distribuer « gratuitement » des unifoliés servant à sa vaste opération post-référendaire dite d’« unité nationale ».

La campagne visait à occuper le terrain visuel au maximum en tapissant d’unifoliés le plus de lieux possible. De la propagande classique. Au Québec, où le Oui était passé à un cheveu de la victoire, on les voyait bien entendu partout.

Cette mer de drapeaux longtemps distribuée non pas pour mousser un sentiment de fierté envers le Canada, mais pour narguer les souverainistes « perdants », n’aurait-elle pas un peu contribué, elle aussi insidieusement, à une certaine fatigue jusque devant notre propre drapeau ?