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Le retour en force d’Elvis Gratton

ART-SPECTACLE-SAINT-JEAN
Photo courtoisie, Yan Turcotte

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Je n’ai pas vu le spectacle de la fête nationale, parce que n’étant pas au pays. De mémoire, c’est bien la première fois que ça se produit. J’ai toujours suivi, devant mon téléviseur, les spectacles précédents, vibrant et frissonnant devant nos artistes chanteurs et, bien souvent, versant une petite larme lorsque l’émotion était trop forte. Je tiens cela de mon grand-père maternel, moitié Blanc et moitié Sioux.

Mais il semble bien que ce temps soit révolu. Si j’en crois les commentaires lus un peu partout, je n’ai pas manqué grand-chose. C’était plutôt le spectacle de la honte nationale, puisqu’aucun drapeau du Québec n’était sur scène. Honte du drapeau du Québec, honte de la loi 21, honte d’être nous-mêmes, honte de revendiquer un pays qui s’appelle Québec. Comme c’est triste. Ici, à Cuba, le drapeau est une fierté pour tout le monde, même pour ceux qui, à Miami, détestent le gouvernement socialiste cubain. Au Québec, on serait chauvin, quétaine, «passé date» et même raciste lorsqu’on l’arbore fièrement. D’où sa non-présence sur scène. 

Mais il y a pire. J’ai lu l’entrevue qu'Ariane Moffatt et Pierre Lapointe, les deux coanimateurs du spectacle de la fête nationale, ont accordée à Marc Cassivi, de La Presse, et j’ai été abasourdi. Pierre Lapointe, qui a fait son pain et son beurre avec la marque québécoise et française, dit «ne plus savoir où se situer par rapport à cette question-là». Avouez que c’est assez ahurissant. «Cette question-là», c’est quoi? La suite de ses propos est tout aussi ahurissante. Il dit, en somme, qu’il a peur de perdre ses amis de Toronto et Vancouver si le Québec devient un pays, en montrant du doigt «certains séparatistes». Dois-je me sentir visé? Cela me rappelle les bonnes vieilles craintes exprimées à l’époque des deux référendums, celles de perdre «nos» montagnes Rocheuses si jamais le Québec se séparait du Canada. Tenir de tels propos en 2020 relève de la plus pure bêtise. On croirait entendre Elvis Gratton affirmer tout bêtement, mais fièrement, son ambivalence à propos de son identité: «Moé, j’t’un Canadien québécois; un Français, canadien-français; un Américain du Nord, français; un francophone québécois-canadien; un Québécois d’expression canadienne-française-française. On est des Canadiens américains francophones d’Amérique du Nord...» Lui, il risque pas de perdre ses amis de Toronto et de Vancouver.

Je me répète: il fut une époque, dans les années soixante, où parler d’un Québec libre était vu comme une aberration, pire, comme une maladie, quelque chose de dangereux. Nous n’étions alors qu’une poignée de «marginaux», mais rêvions que ces mêmes gens ordinaires, ces «crottés, Ti-Cul, tarlas et Ti-Casse», éternels hypothéqués, pour reprendre l’expression du poète Gérald Godin, ces sans-voix des quartiers pauvres, ces gens du pays d’où nous venions se retrouvent de notre bord, nous appuient, se joignent à notre combat pour un Québec libre et français. Le pari paraissait risqué, mais tout nous semblait possible. 

Maintenant qu’une majorité de ces sans-culottes appuient l’idée d’indépendance – en la formulant parfois dans des mots boiteux, mais peu importe, le principe est bien ancré –, voilà qu’une frange de nos intellectuels et de nos artistes dits de gauche ont honte du peuple dont ils sont issus et pratiquent le «oui-mais» propre aux parvenus. «Je suis indépendantiste depuis toujours, mais je me désole de voir des nationalistes identitaires s’approprier cette idée.» C’est qui, ces «nationalistes identitaires»? Vous? Moi? La masse de Québécois qui ne veut plus s’arrêter en cours de route et se laisser distraire par les miettes que le chef du Canada jette dans la basse-cour? Ni se laisser distraire par toutes ces embûches intersectionnelles qui contribuent à notre division et à l’éparpillement des forces. 

J’ai mon voyage!