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Croire en la création

<strong><em>La robe sans corps</em><br>Claire Hélie</strong><br>Les Herbes rouges<br>160 pages
Photo courtoisie La robe sans corps
Claire Hélie

Les Herbes rouges
160 pages

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Une fillette découvre l’art, s’en empare, se fait artiste à son tour. Et l’inventivité de l’enfance se transforme en force de la création.

On est au Québec, à Chicoutimi, en 1963. La Révolution tranquille est en marche, mais le poids de la religion demeure. Payer la dîme même si on est pauvre, aller à la messe même si on s’y ennuie, et obéir aux religieuses à l’école.

La P’tite, 11 ans, est un brin rebelle et elle entraîne la Grande, son obéissante amie, dans sa quête d’aventures.

Justement, il y a ce Vieux qui l’intrigue avec ses cheveux fous : elle aimerait bien jeter un œil à sa maison. La Grande sur les talons, elle trouve un prétexte pour sonner à sa porte, entrer. Et découvre ainsi une sculpture faite par le vieil homme : une tête, à peine esquissée.

Que c’est intrigant ! Assez pour vouloir y retourner. Mais comment ?

Eh bien grâce à un coup de main inattendu : l’abbé de sa paroisse ! Il a autrefois étudié les beaux-arts, comprend la curiosité de la jeune fille et est ravi de jouer les intermédiaires. 

Il lui fait rencontrer la directrice de la Maison des arts de la ville qui prépare une exposition des œuvres du Vieux. La flamboyante madame Madore l’invite à lui servir d’assistante bénévole. 

La P’tite se retrouve ainsi plongée dans un univers méconnu, qui la touche plus que la religion. Ça lui donne envie de créer à son tour, de s’inventer des rituels faits de musique, de danse, de costumes, et d’une œuvre façonnée de ses mains. Et peut-être que ces prières païennes aideront enfin à retracer le père de la Grande, parti depuis des années... 

Claire Hélie livre ainsi un conte charmant. Il présente le regard candide d’une enfant sur le bord de l’adolescence, sur fond de société que l’auteure a su, quel soulagement !, ne pas caricaturer. La religion n’y est pas démonisée, ce qui n’empêche pas d’en sentir la lourdeur. Et l’art est l’affaire de gens originaux, pas de marginaux.

Poétique

Le récit est par ailleurs parsemé de passages poétiques et de moments touchants. Celui-ci entre autres...

L’Abbé a demandé au Vieux des ornements pour les fonts baptismaux de l’église. Le sculpteur veut représenter la scène de la Samaritaine, où Jésus demande à boire à une femme à qui, selon l’usage du temps, il n’aurait même pas dû parler. Mais où trouver l’inspiration pour les mains d’une femme usée par la vie ? La P’tite pense à sa mère...

Celle-ci, d’abord réticente, accepter de poser comme modèle. Il faut voir son émoi quand elle découvrira la sculpture terminée.

Un jour, à la messe, la P’tite rêvasse devant les statues qui l’entourent. Mais où étaient-elles, « avant leurs membres de plâtre » ? Nulle part ? Et soudain elle comprend qu’avant les coups de marteau et de ciseau, elles furent une image dans la tête de quelqu’un.

Suivre ce beau processus est l’âme de ce roman.