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Le Québec a peur de déconfiner

Souper BBQ
Photo Ben Pelosse Cloé Loiselle, Maxime Côté, Jérémie Deschamps et Roxane Raymond sur le bord du BBQ, le 22 mai 2020.

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Le docteur Horacio Arruda déconfine les Québécois en les prévenant que la deuxième vague de COVID-19 n’est pas loin et qu’elle risque d’être apeurante.

Dans un sondage CROP publié hier dans La Presse, ceux qui croyaient que les Québécois étaient des sans peur se trompent. La très grande majorité demeure extrêmement prudente et n’a envie ni de prendre l’avion, ni d’aller dans les bars et les spas, les cinémas et les lieux de culte, ni d’assister à un match de hockey ou s’entraîner dans un gymnase.

Si les Québécois cependant souhaitent aller au restaurant, ils entendent tout de même rester volontairement confinés. Le Dr Arruda réussit donc son pari diplomatique. Je déconfine, mais le virus nous attend au détour, laisse-t-il entendre. Les Québécois comprennent son message, malgré les hurlements divers sur les réseaux « asociaux ».

La porte est ouverte, se disent les citoyens. Merci beaucoup, mais on reste entre nous chez nous. En petits comités, tranquilles. On ne veut pas trop de visite. Comme dans la chanson de Linda Lemay, « Et quand ça finit par partir / Ça nous promet que ça va revenir... /... Et ça revient ! »

Isolement

Le confinement a réussi à transformer les gens. À la peur d’attraper la maladie s’ajoute désormais la perte du désir de voir des gens. Je le constate autour de moi. Comme si la plupart des personnes, sauf chez les plus jeunes et les délinquants caractériels, qui ne respectent ni la loi ni les règlements, s’étaient repliées sur elles-mêmes. Encabanées non seulement entre quatre murs, mais aussi psychologiquement.

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Car, avouons-le, le confinement tel que nous l’avons vécu nous a enlevé les petits plaisirs qu’on croyait évidents, comme celui de faire ses courses, de flâner dans un café ou de bouquiner. Tout devient compliqué et stressant dès qu’on met les pieds à l’épicerie, au dépanneur ou à la pharmacie. Nous avons limité nos sorties, car où peut-on aller, sauf dans les parcs, pour les baladeurs, et dans la rue, pour les cyclistes ?

Comme une personne kidnappée finit par s’identifier à son bourreau et à éprouver de l’empathie pour lui, phénomène qu’on qualifie de syndrome de Stockholm, on a développé une forme de routine confortable à s’isoler à l’intérieur de nos maisons.

Frustration

Les échanges virtuels amicaux ont vite lassé nombre de gens, frustrés par des contacts artificiels qui vous plongent dans une étrange tristesse au fil des semaines. Cela explique pourquoi les rues sont désertées depuis des mois et pourquoi on a oublié le printemps.

Tant que nous craindrons, avec raison, précisons-le, l’Autre, devenu une menace de contagion, que le vrai déconfinement sans toutes ses restrictions actuelles aussi contraignantes qu’omniprésentes s’imposera, nous ne retrouverons pas le temps d’avant où nous étions heureux sans le savoir.

Heureux de notre liberté de mouvement, heureux des formes de politesse qui nous rapprochent, comme la poignée de main, les bises, les effleurements naturels, marques chaleureuses d’intimité et de plaisir d’être là, face à face, yeux dans les yeux, en amoureux, en amis ou entre connaissances occasionnelles, ou le contact physique des étrangers croisés au hasard.

Mais après cette pandémie, ne serons-nous pas plus frileux, plus suspects, car le sens tragique de la vie nous a tous aussi contaminés pour ainsi dire.