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Est-on femme par son sexe ou par son genre?

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Des propos récemment tenus par J. K. Rowling, auteure des romans Harry Potter, suivis d’un texte paru récemment dans Le Devoir, écrit par l’écrivaine et journaliste Nassira Belloula, ont suscité une controverse qui revient régulièrement: est-il inacceptable de dire qu’une vraie femme est de sexe femelle?

Aujourd’hui, des théoriciennes en sciences sociales, des personnes s’identifiant comme trans ou comme non binaires, ainsi que des militants, au motif de reconnaître l’existence des personnes trans et de respecter leurs droits, voudraient que le sens du mot femme soit modifié pour que ce dernier n’ait rien à voir avec le sexe des personnes qu’il sert à désigner, et tout à voir avec l’auto-identification: il faudrait que quiconque fait de «femme» son «identité de genre» soit reconnu comme une femme. 

En fait, cela va encore plus loin: ces théoriciennes et ces militants vont jusqu’à réécrire l’histoire en prétendant que ce mot a toujours été employé pour désigner des personnes selon leur genre et non selon leur sexe. C’est bel et bien une réécriture de l’histoire: si on prend connaissance de l’origine du mot femme et de son usage, on constate qu’il sert traditionnellement à désigner les humains de SEXE féminin. 

Le mot «femme» est entré dans le langage écrit au début du Xe siècle. Selon le dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, sous la direction d'Alain Rey), la dénotation du mot «femme» réfère à la femelle adulte de l'espèce humaine. Voici l'évolution historique qui a abouti à ce mot, comme on le retrouve dans ce dictionnaire: FEMME n.f. est issu (déb. Xe s.) du latin femina qui, représentant un participe présent passif, signifiait à l'origine «qui est sucée, qui allaite» et se rattache à la racine indoeuropéenne °dhe- «téter» comme fellare «sucer» (fellation), felix «heureux» (félicité), etc.; femina a le sens de «femelle d'animal» puis de «femme» et «épouse»; il a concurrencé mulier «femme» qui a donné l'italien moglie, l'espagnol mujer, l'ancien français moïllier (jusqu'au XIVe s.) et uxor «épouse» qui a abouti en ancien français à oissour, attesté jusqu'à la première moitié du XIIIe siècle. 

Toujours selon le dictionnaire historique de la langue française, «femme» (le mot et sa dénotation) est connu depuis la fin du Xe siècle pour désigner un être humain de sexe féminin et s'est employé (1829) en parlant de la femelle d'un animal. 

La plus grande reconnaissance que la société devrait octroyer aux personnes trans serait que l'Académie française accrédite la codification et l'emploi de néologismes (nouveaux mots) qui illustreraient cette réalité. 

Usurper des mots qui existent déjà et qui sont déjà largement utilisés, soit les mots «homme» et «femme», pour désigner de nouvelles réalités (et nous prévoyons le coup: elles peuvent être nouvelles au sens où elles n’existaient pas auparavant, ou au sens où on n’en parlait pas auparavant), ça ne fait que jeter la confusion sur le sens de ces mots. De plus, ces mots étant utilisés par tout le monde en plus de référer à tout le monde, on n’a pas à admettre qu’une minorité de gens imposent unilatéralement de nouvelles définitions, tout en nous culpabilisant d’employer ces mots selon leurs définitions traditionnelles. 

Si des gens tiennent à être identifiés selon un genre, soit, mais ce n’est pas une raison pour remplacer le sexe par le genre. Quant à ceux qui voudraient nous dire que le sexe, ce n’est pas important, que seul le genre est important, nous répondons tout simplement qu’il y a encore beaucoup de gens — nous nous avançons à supposer que c’est une immense majorité — qui accordent de l’importance au sexe. On n’a pas à être privés des mots qui servent à renvoyer à une chose à laquelle on accorde de l’importance.

Marie-Élaine Boucher, spécialiste de la langue française
Annie-Ève Collin, philosophe