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Une chance qu'on a la sueur

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La prochaine fois que vous verrez un coureur de fond luisant sous un soleil de plomb par quarante degrés à midi, ne vous écriez pas: «Quel fou!» Dites-vous qu’il s’agit d’un hommage au génie de l’espèce. Car voilà le superpouvoir de l’humanité, nous apprennent les anthropologues*: cette faculté de courir extrêmement longtemps dans des circonstances pénibles.

Quand l’humanité rêve de pouvoirs fabuleux, c’est souvent de voler comme l’oiseau, de respirer sous l’eau comme le poisson ou de se régénérer en cas de mutilation comme certains lézards. 

Nos héros disposent d’une force titanesque (Hercule, Superman), se meuvent à la vitesse de l’éclair (Hermès, Flash), voient à travers les murs ou lisent dans les pensées.

Mais le pouvoir spécial par excellence de l’humain, celui qui explique son élévation au rang de prédateur alpha, prête plutôt à rire, car on dirait une mauvaise blague: la sudation abondante. Notre capacité d’abaisser notre température corporelle en suant beaucoup nous permet de rattraper à la course tous les animaux, avec assez de patience.

Merveilleux pieds

Longtemps avant l’Histoire avec une majuscule, le genre humain a pratiqué la chasse jusqu'à l’épuisement. Témoignage de ce passé déterminant: nos pieds, ces merveilles de l’évolution qui permettent de parcourir, sans souliers, des distances inimaginables pour toute autre espèce.

On n’a qu’à pourchasser le gibier, idéalement pendant une canicule, jusqu’à ce qu’il tombe, terrassé par un coup de chaleur. Plus il fait chaud, plus la proie devient facile à attraper; la canicule est aussi notre amie.

Dépasser le cheval

Non seulement les quadrupèdes incapables de suer doivent évacuer leur excédent de chaleur en haletant, mais leur foulée dicte leur respiration, ce qui les condamne à certains rythmes prédéterminés. Par exemple, le cheval a la chance de pouvoir suer, mais il doit aller à la marche, au trot ou au galop — rien entre les trois. 

L’humanité bipède dispose d’une cage thoracique libérée du fardeau de la foulée, qui échappe donc à la fatalité des trois vitesses. En choisissant un rythme problématique pour le quadrupède pourchassé, on le force à courir inefficacement, on le fatigue ainsi rapidement, puis, c’est le barbecue. 

L’an dernier, à la traditionnelle course Man versus Horse de Prescott en Arizona, le meilleur coureur a complété les 50 miles (80,5 km) de trajet montagneux en 6 heures 14 minutes et le meilleur cheval en 7 heures et 30 minutes. Quant à l’ultramarathonien Joan Roch (qui traverse à pied le fleuve Saint-Laurent gelé pendant l’hiver pour aller et venir du bureau), il a déjà battu des chevaux à la course et utilisé leurs abreuvoirs comme des bains pour se rafraîchir. Depuis que les ultramarathons gagnent en popularité, certains y voient une mode; c’est peut-être plutôt un retour aux sources, une redécouverte. 

* Cette chronique ressasse des idées qui sont dans l’air du temps et que reconnaîtront ceux qui ont lu Sapiens de Yuval Noah Harari, Né pour courir de Christopher McDougall ou Le secret de notre succès de Joseph Henrich.