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Des célébrations du 4 juillet à oublier

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Photo AFP Le président américain Donald Trump au pied du Mont Rushmore

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Les festivités de ce qui s’annonce comme le dernier 4 juillet de la présidence Trump ont démarré par un discours dystopique au pied du mont Rushmore.

Un simple coup d’œil sur la photo en en-tête de ce billet permet de comprendre pourquoi Donald Trump a déplacé le cirque de sa campagne de réélection et empaqueté des milliers de personnes non masquées et non distanciées pour venir le voir. Le discours qu’il a prononcé et sa mise en scène résument bien sa vision du choix qu’il offre à ses compatriotes en cette année électorale. 

L’égal des plus grands

En choisissant de relancer sa campagne de réélection au pied du mont Rushmore, Donald Trump signale qu’il se voit comme l’égal des plus grands présidents de l’histoire de son pays. Il est probablement convaincu, en son for intérieur, que ses concitoyens reconnaîtront un jour sa grandeur en sculptant sa binette dans cette montagne volée aux Sioux-Lakotas dans les années 1920. C’est cette même conviction d’être l’élu providentiel venu sauver son peuple de menaces à son identité profonde qui l’a fait gouverner de plus en plus comme un autocrate qui n’a de comptes à rendre à personne. 

Trump a été présenté à l’auditoire comme le plus grand défenseur de la Constitution de notre époque, lui qui conçoit la Constitution comme lui donnant des pouvoirs virtuellement illimités sans aucune forme d’imputabilité, à l’inverse de la volonté des fondateurs.

Les monuments contre la révolution radicale de gauche

Pas étonnant que Donald Trump ait choisi de faire ce discours au pied de ce monument afin d’y incorporer son image, puisqu’il donne parfois l’impression de se percevoir lui-même comme un monument. Ce n’est pas un hasard si ce président, qui a fait de la renaissance d’un passé mythique le thème central de sa première campagne et de sa présidence, se met en scène au pied du plus grand monument au passé mythique sur le territoire américain. 

Une partie importante de son discours a d’ailleurs été consacrée à ce qu’il considère comme le plus grand problème auquel fait face son pays: la «guerre culturelle» menée par la «gauche radicale» contre l’image idéalisée d’une nation emprisonnée dans un passé où l’Amérique était grande et où chacun trouvait sa place dans un «ordre» aujourd’hui perdu. Au cœur de cette guerre culturelle, évidemment, il y a la reconsidération de centaines de monuments érigés à cet ordre mythique que le président souhaiterait intouchables.

Il y a sans doute des errements et des exagérations dans le mouvement surnommé «cancel culture» (culture de l’annulation historique), qui cherche à faire prendre conscience des graves erreurs passées du peuple américain, mais la caricature que Trump en fait à des fins électoralistes est loin de correspondre à la réalité. Les vandales et les extrémistes de ce mouvement sont loin de constituer un centre de pouvoir important du Parti démocrate qu’il accuse d’incarner ce radicalisme anti-Américains. 

Manifestement, ça ne prend pas avec l’électorat, qui continue de lui préférer Joe Biden, un démocrate modéré auquel l’étiquette de radical ne colle tout simplement pas (j’ai peine à imaginer à quoi ressemblerait le discours de Trump si les démocrates avaient choisi Bernie Sanders). 

Le carcan de 2016

Le discours dystopique prononcé maladroitement par Trump au pied du mont Rushmore était un rappel de son incapacité à sortir des thèmes de sa campagne de 2016. La division, la confrontation, la peur — surtout la peur de l’étranger — et la diabolisation de l’opposant semblent être pour lui d’indispensables béquilles rhétoriques. Celles-ci l’ont bien servi en 2016 et elles sont restées avec lui depuis les tout premiers moments de son discours inaugural.

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Photo AFP

On l’a constaté lors de son premier ralliement partisan à Tulsa; Donald Trump est déterminé à rejouer la campagne de 2016, comme si les quatre années de sa présidence ne s’étaient jamais passées. Il aurait bien aimé surfer sur la prospérité inégale, artificielle et fragile que ses déficits et ses déréglementations aveugles ont temporairement insufflée à l’économie américaine, mais le sort en a décidé autrement. En lieu et place, c’est l’échec monumental de sa réponse à la pandémie que retiendront les électeurs. 

Pas étonnant, alors, que le président s’évertue à détourner l’attention vers une guerre culturelle symbolique qui le ramène dans sa zone de confort rhétorique et l’incite à rejouer sans cesse le disque de sa campagne contre Hillary Clinton. Nous sommes cependant en 2020 et l’ennemi à abattre est un virus invisible qui était singulièrement absent du discours et des préoccupations du président au mont Rushmore. 

COVID-19? Connais pas.

En insistant pour tenir des grands rassemblements électoraux (appelons les choses par leur nom: ce discours à l’occasion de la fête nationale, défrayé par les contribuables, était un rassemblement électoral), sans mesures de précaution contre la propagation du coronavirus, Trump cherche à effacer le drame de la mort de plus de 130 000 de ses compatriotes et l’échec retentissant de son administration à gérer cette crise de la conscience de l’électorat. 

Pas un masque en vue sur la tribune et très peu dans la foule assemblée en rangs serrés pour l’occasion. La mise en scène suffisait à passer le message que Trump souhaite faire oublier cette crise, mais le discours est venu renforcer cet effacement. Le mot «virus» lui-même n’a été prononcé qu’une seule fois dans le discours, pour saluer le travail des scientifiques, dont Trump est convaincu qu’ils trouveront une solution providentielle juste à temps pour sa réélection.

Contrairement à ce qu’on aurait pu s'attendre d’un vrai leader, le discours ne contenait pas un mot de réconfort pour les proches des 130 000 victimes américaines de cette pandémie, aucune prise de responsabilité pour le fait que les États-Unis présentent l'un des pires bilans au monde et sont loin d’avoir contenu l’hécatombe. 

En cette année électorale, Donald Trump continuera à tenter de convaincre l’électorat qu’on est encore en 2016, mais il y a de quoi douter que les électeurs de 2020 le suivront. Donald Trump se voit peut-être un jour immortalisé dans le granite du mont Rushmore, mais une majorité de ses compatriotes semble plutôt déterminée à le reléguer aux oubliettes.