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Coup fumant pour un promoteur: des dizaines de millions $ empochés

Un homme d’affaires s’apprête à revendre 114 M$ le quart d’un terrain payé 42 M$ à Radio-Canada il y a trois ans

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Radio-Canada assure qu’elle a obtenu le juste prix en revendant ses immenses terrains du centre-ville de Montréal en 2017, pour 42 M$. Pourtant, moins de trois ans plus tard, un promoteur s’apprête à en revendre seulement le quart pour 114 M$, a appris notre Bureau d’enquête.

Vincent Chiara, un des plus gros joueurs de l’immobilier à Montréal, est celui qui avait remporté l’appel d’offres en 2016 pour acheter le quadrilatère où se trouve la vétuste tour brune qui abrite les studios et bureaux du diffuseur public.

Il a ensuite morcelé ce terrain et conclu une entente avec le promoteur Devimco pour lui en vendre une partie, qui correspond aux stationnements dans la partie sud-ouest du terrain. 

« Je dirais que tu as de bonnes sources ! » dit Vincent Chiara à notre Bureau d’enquête, sans vouloir confirmer le montant de la transaction à venir parce qu’il est tenu par un accord de confidentialité. Chose certaine, le promoteur convient qu’il s’apprête à réaliser un important profit.   

  • Le directeur du Bureau d'enquête de Québecor, Jean-Louis Fortin, revient sur le dossier à QUB Radio:   

Le Groupe Mach, de Vincent Chiara, et Devimco devraient passer chez le notaire en septembre pour officialiser leur « entente ferme », qui comprend des déboursés progressifs selon le nombre d’unités construites.

Devimco entend y ériger d’abord un immeuble de condos de 15 étages, baptisé Auguste & Louis. Les deux parties n’avaient rien divulgué du coût d’acquisition au dévoilement du projet, en février dernier.

« Le marché en notre faveur »

Vincent Chiara refuse de chiffrer son investissement dans le site jusqu’à maintenant. 

« Le montant que j’ai mis n’est pas important », dit-il.

Selon lui, la qualité du plan de développement que Mach a mis en place a largement contribué au bon prix qu’il a obtenu. 

« Il y a aussi une partie de ça dont nous, on n’est pas responsables : c’est le marché, convient Vincent Chiara. C’est pas parce qu’on est des génies : le marché est en notre faveur... »

L’homme d’affaires détient plusieurs gratte-ciel avec la famille Saputo-Borsellino au centre-ville de Montréal.

ÉCOUTEZ la chronique judiciaire du journaliste Félix Séguin à QUB Radio:

À Radio-Canada, le directeur des relations publiques, Marc Pichette, défend toujours la vente du site à Vincent Chiara.

« L’offre de Groupe Mach a été acceptée au terme d’un processus d’appel d’offres robuste et elle était la meilleure d’un point de vue financier et qualitatif, écrit-il dans un courriel. Des facteurs avaient été considérés [...] comme la nécessité de décontaminer la propriété et le fait que la revitalisation de la tour et du site achetés [...] ne pourrait débuter qu’après le déménagement de CBC/Radio-Canada dans la nouvelle Maison. »

L’offre de Devimco est conditionnelle à la finalisation des discussions entre Mach et la Ville de Montréal sur les infrastructures à construire dans le nouveau quartier.

Michel Bissonnette, VP Radio-Canada
Photo Chantal Poirier
Michel Bissonnette, VP Radio-Canada

« Nous devons signer des ententes, dit Vincent Chiara. L’une ou l’autre des parties pourrait se retirer si elles ne sont pas signées en juillet. »

Devimco, à l’origine du DIX30 et du boom immobilier dans Griffintown, travaille ici avec son partenaire habituel, le Fonds de solidarité FTQ. Devimco n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Radio-Canada quitte son ancienne tour pour s’installer d’ici 2021 dans sa nouvelle maison à l’angle de René-Lévesque et Papineau.

Les coûts d’aménagement de ce nouvel immeuble et les finances du diffuseur public ont souvent défrayé la chronique au cours des dernières années.

En 2016, le gouvernement Trudeau a annoncé qu’il octroyait un financement supplémentaire de 675 M$ sur cinq ans à Radio-Canada.

En novembre 2019, Michel Bissonnette, vice-président de la société d’État, affirmait que l’aménagement de sa nouvelle maison coûterait 287 M$, soit 17 M$ de plus que prévu. Radio-Canada payera en plus 22 M$ par année pour y loger, car le bâtiment ne lui appartient pas.

En avril, un porte-parole de la société d’État a expliqué avoir dû rappeler à l’ordre certains de ses vendeurs qui auraient fait baisser le prix des publicités et ainsi exercé une concurrence excessive sur les diffuseurs privés.

1,2 M$ de loyer pour rester dans la tour  

Vincent Chiara dit avoir investi 42 M$ sans toucher d’importants revenus jusqu’à maintenant. « Il faut être visionnaire, et tu es compensé quand ta vision est bonne et que tu montes un dossier en conséquence. »
Photo d'archives
Vincent Chiara dit avoir investi 42 M$ sans toucher d’importants revenus jusqu’à maintenant. « Il faut être visionnaire, et tu es compensé quand ta vision est bonne et que tu montes un dossier en conséquence. »

Selon Vincent Chiara, Radio-Canada paye 1,2 M$ de loyer net par année pour rester dans sa tour en attendant que la nouvelle « maison » soit terminée. 

Un loyer « pas très élevé », estime-t-il. 

La société publique refuse de confirmer ce montant.

En comparaison, Radio-Canada devra payer plus de 1,8 M$ par mois, soit 22 M$ par an, pour loger dans le nouvel immeuble que lui construit Broccolini. Ce montant inclut cependant l’électricité et les taxes municipales.

Chiara assure que le terrain qu’il a acquis lui coûte plus cher que le loyer que lui verse Radio-Canada jusqu’à ce que la société d’État quitte définitivement les lieux.

Il affirme que son entreprise débourse environ 2 M$ en intérêts par an sur le prêt contracté pour acheter le site.

Long déménagement

Le déménagement de la société d’État dans son nouvel immeuble a débuté au printemps dernier. Il devrait s’achever au printemps 2021, avec l’arrivée des équipes d’information dans la nouvelle maison.

Pourquoi un tel retard ? 

« Le calendrier initial était ambitieux. Afin de minimiser les risques inhérents à la transition technologique et assurer la pérennité de nos opérations, le choix d’étaler le déménagement sur une plus longue période a été fait », dit la porte-parole, Julie Racine.

Bien sûr, la COVID-19 a aussi contribué aux retards ces derniers mois.

Dans les faits, Radio-Canada et le constructeur de son nouvel immeuble, Broccolini, sont en litige au sujet de ce déménagement. La société publique juge que sa nouvelle maison n’est pas entièrement terminée, alors que le promoteur assure que tout était prêt pour accueillir toutes ses équipes au 31 décembre dernier, comme prévu au contrat.

« Un bon investissement ! »  

Projet de condos Auguste & Louis, de Devimco, sur les anciens terrains de Radio-Canada.
Image courtoisie
Projet de condos Auguste & Louis, de Devimco, sur les anciens terrains de Radio-Canada.

Des experts qu’a consultés notre Bureau d’enquête estiment que le Groupe Mach de Vincent Chiara a obtenu un très bon prix pour les terrains qu’il s’apprête à revendre à Devimco.

« À première vue, ça me semble très cher, dit Pierre Laliberté, évaluateur et consultant en immobilier. Si ça se confirme, ça aura été un bon investissement pour lui ! »

Courtier chez CBRE, Benoît Poulin se dit lui aussi étonné par le prix. L’acheteur compte construire 2000 condos sur le site, ce qui revient à environ 57 000 $ la porte juste pour l’achat du terrain. 

« Le marché est rendu très cher au centre-ville de Montréal », dit-il.

Plusieurs facteurs pourraient expliquer ce prix élevé : Mach peut avoir offert des conditions de financement intéressantes. 

« Si le terrain revendu est complètement desservi en infrastructures et décontaminé, ça contribue également », dit Pierre Laliberté.

Chose certaine, en revendant la partie sud-ouest du site, Vincent Chiara se départit des « bijoux de la Couronne » : plus près du centre-ville, pas de structures à démolir ou à adapter...

Le promoteur a risqué gros en achetant le site par appel d’offres, avec les défis considérables que représente la présence de la tour, des studios et des énormes espaces souterrains, dit Pierre Laliberté. « En 2017, personne n’en voulait, de ce site-là. »