/world/pacificasia
Navigation

L'antiracisme confronte l'Asie à ses préjugés contre la peau sombre

Coup d'oeil sur cet article

NEW DELHI | Excédée d’entendre des gens lui conseiller de se blanchir la peau lorsqu’elle était petite, l’étudiante indienne Chandana Hiran combat aujourd’hui l’obsession de l’Asie pour les carnations claires, renforcée dans ses convictions par les manifestations mondiales contre le racisme. 

Initiatrice d’une pétition en ligne contre la crème éclaircissante «Fair & Lovely» («Claire et jolie») d’Unilever, qui a recueilli quelques dizaines de milliers de signatures, la jeune femme a vu comme une première victoire la décision de la multinationale, le mois dernier, de débaptiser ses produits de beauté comportant les mots «fair», «light» (clair) et «white» (blanc).

Sous la pression du mouvement «Black Lives Matter», les géants des cosmétiques L’Oréal et Johnson & Johnson ont, eux aussi, pris des mesures similaires. Mais les détractrices du colorisme en Asie — discrimination basée sur la clarté du teint — jugent que ces initiatives n’éliminent pas la racine du problème: les préjugés ancrés dans les esprits.

En Inde notamment, la peau pâle est associée à la richesse et à la beauté — particulièrement pour les femmes. «Les gens croient que si vous avez la peau sombre, vous ne parviendrez à rien dans la vie», déclare à l’AFP Chandana Hiran, 22 ans.

Ce stéréotype est largement perpétué par les films de Bollywood, où les actrices ont généralement une carnation claire, et la publicité. Les journaux indiens regorgent d’annonces pour des mariages arrangés exigeants des candidates à la peau d’un «blanc laiteux».

Employée de maison de 29 ans à New Delhi, Seema s’applique la crème «Fair & Lovely» depuis ses 14 ans. Toutes les femmes de sa famille l’utilisent, même sa fille de 12 ans.

«Lorsque je regarde les publicités pour les crèmes blanchissantes, cela semble un bon produit», témoigne-t-elle. «Ils montrent que lorsque les gens deviennent plus blancs, ils trouvent du travail, reçoivent des demandes de mariage».

La colonisation britannique de l’Inde a renforcé le colorisme, mais celui-ci est intrinsèquement lié au système traditionnel de castes qui structure la société du pays de 1,3 milliard d’habitants, estiment les universitaires.

«Le présupposé est que les hautes castes ont la peau plus claire que les castes inférieures», explique Suparna Kar, sociologue à la Christ University de Bangalore.

Discrimination

La préférence pour la peau blanche n’est cependant pas propre à l’Inde et est largement répandue à travers l’Asie, continent le plus peuplé de la planète. 

L’industrie des produits éclaircissants est l’un des marchés les plus dynamiques du secteur des cosmétiques et devrait représenter 27,5 G€ au niveau mondial d’ici 2024, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), alors que certains peuvent entraîner des problèmes graves de santé. Ils peuvent, en effet, contenir des niveaux élevés de mercure, qui peuvent provoquer des dommages aux reins ou des problèmes de peau, entre autres.

En Thaïlande, les publicités pour des crèmes blanchissantes s’affichent sur de gigantesques panneaux publicitaires partout dans Bangkok. Ces produits sont parmi les plus vendus dans un marché cosmétique qui représente localement près de 5,5 G€.

Là aussi, le mouvement «Black Lives Matter» a réveillé des voix contestatrices. Très suivie sur les réseaux sociaux, la blogueuse Natthawadee «Suzie» Waikalo dénonce ainsi sur ses comptes le colorisme qui imprègne la société thaïlandaise.

Née d’un père malien et d’une mère thaïlandaise, cette jeune femme de 25 ans a subi de nombreuses brimades à cause de sa couleur. Elle raconte notamment avoir été licenciée de son travail, car son employeur jugeait que sa peau noire «donnait une mauvaise image de l’entreprise».

«C’est une sensation terrible que vous n’oubliez jamais», confiait-elle lors d’une récente conférence au Club des correspondants étrangers de Thaïlande, critiquant l’habitude des feuilletons télévisés thaïlandais d’enrôler des acteurs à la peau claire, pour beaucoup à moitié caucasiens.

Aux Philippines aussi, nombre d’hommes et de femmes utilisent des substances éclaircissantes pour se distinguer dans un pays où la plupart des habitants ont la peau plutôt sombre. Une peau plus blanche y est en effet associée à une «personnalité plaisante», indique Gideon Lasco, anthropologue à l’Université des Philippines.

Blogueuse philippine de 26 ans, Patricia Terrado a lancé une campagne en ligne pour appeler ses concitoyennes à aimer leur couleur de peau naturelle. «Vous avez le pouvoir de vous faire votre propre définition de la beauté, quelle que soit votre couleur de peau», lance-t-elle.