/opinion/blogs/columnists
Navigation

Lutter pour la souveraineté quand tout le monde s’en fout

québec drapeau
Photo Fotolia

Coup d'oeil sur cet article

Être ou ne pas être souverainiste, telle n’est plus la question au Québec. La question de notre avenir politique ne domine plus la vie collective, et le nationalisme a connu, ces dernières années, une mue autonomiste qui semble appelée à durer. On trouve encore des indépendantistes, mais la tentation est forte d’y voir un dernier carré, composé essentiellement de militants ayant lutté toute leur vie pour la souveraineté et qui ne veulent pas renier ce combat qu’ils ont placé au cœur de leur existence.

Cette vision des choses correspond à une partie de la réalité, assurément. Le combat souverainiste tel qu’il a été relancé au début des années 1960 et qui a mené à la tenue de deux référendums en 1980 et en 1995 a échoué. Les Québécois ne sont plus en attente d’un troisième référendum qui viendrait enfin trancher par un «Oui» la question de l’indépendance. Ils ont plutôt l’impression que la question s’est réglée en ne se réglant pas, qu’elle s’est dissipée sans qu’on s’en rende vraiment compte, alors qu’un nouveau monde surgissait, traversé par de nouvelles préoccupations. 

La jeune personne qui entre dans la vie publique aujourd’hui ne se demande pas, d’abord et avant tout, si elle est souverainiste ou fédéraliste, et si elle se positionne néanmoins sur la question, elle ne la jugera pas si importante qu’elle doit surplomber ou transcender toutes les autres. Il y a des exceptions, évidemment, et d'une grande qualité. Mais par définition, elles ne forment plus la norme. 

Et pourtant, on aurait tort de clore ainsi la réflexion. Car le combat pour l’indépendance, dans notre histoire, remonte bien avant 1960 et ne disparaîtra pas avec la fin de la génération qui l’a porté depuis la Révolution tranquille. Il est au cœur de notre existence collective: la tentation de l’indépendance est naturelle pour une nation consciente d’elle-même, et on pourrait dire qu’elle l’est encore plus pour une petite nation comme la nôtre, enfermée dans une fédération qui la nie et située à la frontière nord de l’empire de notre temps. 

L’indépendance, pour le Québec, n’est pas une simple question de préférence constitutionnelle, mais une question de survie collective. Notre vocation comme peuple n’est pas d’évoluer dans l’espace de plus en plus étroit que le Canada nous concède et de transformer en victoire historique le moindre geste collectif un peu audacieux, comme on l’a vu avec la loi 21. Le Canada nous force à voir comme un exploit ce qui devrait aller de soi.

Nous sommes à l’étroit dans ce pays qui est fondé sur notre négation et qui, avec son multiculturalisme d’État, travaille à nous transformer en minorité ethnique parmi d’autres, appelée à se dissoudre dans l’utopie diversitaire. Nous sommes condamnés à disparaître dans ce pays qui mise sur notre noyade démographique pour neutraliser nos aspirations nationales et la conscience même que nous avons d’être un peuple.

Alors sans surprise, à chaque génération, quelques hommes et quelques femmes se lèvent pour reprendre le flambeau ou pour rallumer la flamme. En ce moment, ils passent pour des nostalgiques, pour les défenseurs d’un idéal périmé ou pour des nationalistes romantiques déconnectés des gens ordinaires et pourtant, ils poursuivent la lutte. C’est notre situation collective qui engendre de telles vocations, c’est la réalité existentielle du Québec qui amène les éléments les plus lucides de notre société à embrasser la question nationale et à la placer au cœur de leur engagement. 

Ils sont dispersés, même si les plus militants se retrouvent dans le mouvement souverainiste et au Parti québécois. Mais j’insiste: on en trouve un peu partout. Il y a des souverainistes résignés ou déçus à la CAQ et plus encore dans l’électorat caquiste, il y a des indépendantistes égarés mais de bonne foi à Québec solidaire. Surtout, dans la population, on trouve bien des électeurs qui ne pensent plus à la souveraineté tous les jours, mais qui pourraient bien penser à voter «Oui» si la question redevenait d’actualité. 

De ce point de vue, les souverainistes militants, loin de mener un combat désespéré, sont peut-être ceux qui, aujourd’hui, gardent vivante l’idée d’indépendance et cherchent à convaincre la population de renouer avec elle, en la prenant au sérieux, en lui redonnant l’importance qu’elle mérite. 

Ils militent même si le discours public leur répète que leur engagement est inutile et qu’il relève de la perte de temps. Ils plaident leur cause, même s’il est bien vu de répéter que tout le monde s’en fout. Ils veulent replacer au cœur de la vie publique la question de notre avenir national, en rappelant qu’on ne saurait se contenter durablement d’un autonomisme tranquille sans que celui-ci s’endorme. 

Ils savent bien que demain matin, les Québécois ne sortiront pas d’un coup de leur long sommeil constitutionnel. Mais ils veulent croire que nous ne savons pas de quoi après-demain sera fait et que l’histoire connaît souvent de rapides retournements, permettant aux idées jugées encore hier vaincues de renaître, portées par les circonstances et les militants qui n’auront jamais arrêté d’en faire la promotion. 

Tel est l’esprit qui anime les militants indépendantistes, qui croient au politique et à la politique, et qui ne veulent pas désespérer malgré nos temps moroses. Il se pourrait bien qu’un jour, ceux qui les voyaient comme une arrière-garde soient obligés de reconnaître qu’ils représentaient l’avant-garde d’une nouvelle offensive appelée à conduire le Québec à l’indépendance, pour qu’enfin il devienne un pays.