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Bande dessinée: l’ultime Tif et Tondu

WE 0711 BD
Mais où est Kiki ?
Photo courtoisie Mais où est Kiki : une aventure de Tif et Tondu
Blutch & Robber
Édition Dupuis

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Auteur phare de sa génération, Blutch, qui compte plus de 30 années de carrière et autant d’albums au registre magistralement étendu, se soumet à l’exercice exigeant de la visite d’un classique de son enfance en compagnie de Robber, son frère scénariste.

Créé en 1938 dans les pages de l’hebdomadaire belge Spirou, la série Tif et Tondu passe entre les mains de plusieurs auteurs au fil des décennies, dont celles des maîtres Maurice Tillieux (scénariste) et Will (illustrateur), qui lui insufflent un ton résolument unique. C’est justement à cet étonnant corpus d’une dizaine de tomes que s’arrime l’extraordinaire Mais où est Kiki ? des deux frères. « Nous avons voulu renouer avec le plaisir de lecture que nous éprouvions enfants, mais aussi, retrouver cette densité, cette générosité dans les albums de l’âge d’or de la bande dessinée franco-belge, redonner cette joie aux lecteurs actuels, raconte Blutch à l’autre bout du fil. Ces classiques de notre enfance, nous les relisons régulièrement, au point où nos albums sont presque en lambeaux. »

Discipline d’orfèvre

Illustrateur versatile et insoumis qui compte très peu de collaborations, Blutch, qui s’est d’ailleurs prêté à l’exercice de revisiter une trentaine de planches de monstres sacrés (Druillet, Bretécher, Gotlib, Hermann, Fred, Hergé, etc.) dans Variations, a dû se plier à une discipline d’orfèvre pour le présent projet. Car si on lui connaît un trait libre oscillant habilement entre humour et onirisme, aborder un récit d’aventures d’une densité classique, auquel se soumettaient les artistes de l’époque s’est avéré exigeant. « Je fus un interprète au service du scénario de mon frère, un auteur de polar tout indiqué pour le projet. J’ai été amené à dessiner des scènes d’action, d’explosions et de poursuites en voiture dont je me serais évité la transpiration d’ordinaire. J’ai relu les Tanguy et Laverdure en quête de la générosité d’Uderzo, de l’investissement absolu du dessinateur. » Blutch se plie à la grille graphique d’une douzaine de cases sur quatre bandes avec une fulgurance telle qu’il sublime page après page.

Prose

<b><i>L’antiquaire sauvage, un roman de Tif et Tondu</i></b><br/>
Blutch & Robber<br/>
Édition Dupuis
Photo courtoisie
L’antiquaire sauvage, un roman de Tif et Tondu
Blutch & Robber
Édition Dupuis

Comme si la tâche n’était pas d’emblée assez titanesque, Blutch et Robber ont eu l’idée, conjointement avec leur éditeur José-Louis Bocquet, de produire L’antiquaire sauvage, un roman illustré dont l’action se conclut là où la bande dessinée commence. Une ingénieuse mise en abyme, qui campe le duo d’enquêteurs comme étant les auteurs de leurs propres aventures. S’il n’est pas nécessaire d’avoir lu ce roman avant de plonger dans Mais où est Kiki ?, il n’en demeure pas moins complémentaire et passionnant.

Après avoir réussi à mettre sous les verrous l’antiquaire des stars qui hébergeait une soixantaine de toiles de grands peintres substituées à leurs propriétaires, Tif et Tondu reçoivent une étrange missive les informant de l’enlèvement de leur amie Kiki lors d’une séance de dédicaces. S’ensuit une course effrénée aux rebondissements inusités afin de la retrouver. L’apparition d’un élément mystérieux n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui mis en scène dans L’ombre sans corps, premier album du duo Tillieux/Will. Bien plus qu’un simple hommage convenu ou une réinterprétation mièvre aux visées mercantiles, Mais où est Kiki ? s’inscrit comme un Tif et Tondu officiel, qui a l’envergure et le génie de ceux de Tillieux et Will. Bien que l’illustrateur affirme préférer passer à autre chose, le prochain album étant la négation du précédent, on ne peut s’empêcher de s’attrister qu’il n’y ait pas de suite. Seule consolation : un second roman illustré est en préparation.

À lire aussi 

<b><i>L’ombre sans corps (1969)</i></b><br/>
Tillieux, Will<br/>
Édition Dupuis<br/>
Collection 50/60 Niffle
Photo courtoisie
L’ombre sans corps (1969)
Tillieux, Will
Édition Dupuis
Collection 50/60 Niffle

L’un des grands mérites de Mais où est Kiki ? est de nous donner cette folle envie de retourner lire les récits classiques de Tif et Tondu. L’ombre sans corps, publié en début d’année dans la somptueuse collection 50/60 de Niffle, est une pièce maîtresse du corpus. Marquant une rupture de ton avec l’arrivée du génial créateur de Gil Jourdan au scénario, l’extraordinaire polar à l’humour pince-sans-rire propulse la série dans la haute stratosphère du 9e art. 

L’édition actuelle propose les magistrales planches de Will restaurées en noir et blanc, permettant aux lecteurs de s’extasier devant la beauté brute du dessin. À raison d’une demi-planche par page, l’album propose au bas de chacune d’elles un commentaire de l’historien Hugues Dayez. Cette enrichissante mise en contexte densifie le plaisir de lecture. 

Fondée et dirigée par Frédéric Niffle, directeur du Journal Spirou, cette superbe collection, qui compte notamment des œuvres de Franquin, Peyo et Macherot, permet une jubilatoire et nécessaire mise en valeur du patrimoine. Une occasion unique de redécouvrir les chefs-d’œuvre de l’âge d’or de la bande dessinée européenne.