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La provocation d’Erdogan

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La basilique Sainte-Sophie, en Turquie, fait partie des joyaux de l’humanité et de la spiritualité chrétienne. Sa construction remonte au IVe siècle de notre ère. C’est au VIe siècle qu’elle prendra la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.

À la suite de la chute de Constantinople, conquise en 1453 par les Ottomans, elle fut transformée en mosquée. Puis en 1934, dans les suites de la révolution kémaliste, qui s’était donné pour objectif de moderniser la Turquie, notamment en la laïcisant, Sainte-Sophie fut offerte par Atatürk à l’humanité, et transformée en musée. On voulait y voir un point de contact entre les civilisations.

  • Écoutez l'entrevue de Mathieu Bock-Côté avec Caroline St-Hilaire à QUB Radio:

Cette page est désormais tournée. Recep Erdogan, le président turc, a décidé de refaire de Sainte-Sophie une mosquée.

Turquie

Cette décision a suscité de vives inquiétudes en Occident.

Car la signification de cette décision est très claire : elle s’inscrit dans l’ambition impériale d’Erdogan, qui fantasme sur la restauration de l’Empire ottoman, et qui veut explicitement faire de l’islam une force conquérante à la grandeur du monde, et plus particulièrement en Europe.

La réislamisation de Sainte-Sophie, de ce point de vue, doit être considérée comme une provocation civilisationnelle : il s’agit de montrer que l’islam s’empare définitivement d’un symbole de la chrétienté.

À l’échelle de l’histoire, il s’agit d’un geste de conquête, qui s’inscrit dans une perspective plus vaste, qu’il nous faut avoir en tête pour la comprendre.

Samuel Huntington a écrit en 1996 un livre prophétique : Le choc des civilisations. Le titre avait frappé. Plusieurs s’imaginèrent, sans prendre la peine de le lire, que l’auteur exprimait là un souhait. Au contraire. Il redoutait le monde qui se dessinait, mais le croyait inévitable.

On peut difficilement contester son analyse aujourd’hui.

Écoutez Les idées mènent le monde, une série balado qui cherche a éclairer, à travers le travail des intellectuels, les grands enjeux de sociétés.

L’islamisation de Sainte-Sophie n’est qu’un élément d’un plus vaste portrait. Le conflit qui dure depuis près de 1500 ans entre l’islam et ce qu’on appelait la chrétienté se réactive aujourd’hui. Les grandes vagues démographiques qui déferlent sur le monde occidental transforment en profondeur la composition de notre civilisation et, en Europe, elles poussent à un mouvement d’islamisation de plus en plus agressif.

Autrement dit, si sur une base individuelle, l’islam est une foi respectable, à l’échelle de l’histoire, c’est une puissance qui s’est souvent dressée contre notre civilisation. Sur le plan symbolique, cette tension est fondamentale.

Le geste d’Erdogan oblige les Occidentaux à se questionner eux-mêmes. 

Chrétienté

La première étape est presque philosophique. Les Occidentaux peuvent-ils se définir exclusivement comme une civilisation d’individus liés les uns aux autres par le droit et des principes universels ? Ne doivent-ils pas renouer avec leurs racines historiques les plus profondes ?

Elles sont romaines, grecques, et chrétiennes. Peut-on traiter, de ce point de vue, le christianisme à la manière d’une religion comme une autre ? Peut-on durablement faire comme s’il ne représente pas le noyau spirituel de notre civilisation ?

Chose certaine, Erdogan ne l’oublie pas. Les islamistes qui, aujourd’hui, veulent faire plier nos sociétés à coups de revendications maquillées en accommodements raisonnables ne l’oublient pas non plus.

En fait, nous sommes les seuls à l’oublier.