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Décès de l'ancien président taïwanais Lee Teng-hui, bête noire de Beijing

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TAÏPEI | Il était la bête noire de Beijing dans les années 1990. L’ancien président taïwanais Lee Teng-hui est mort jeudi à l’âge de 97 ans, laissant en héritage une transition démocratique aux antipodes du régime autoritaire toujours en vigueur sur le continent chinois. 

«Fauteur de troubles», «Pêcheur contre la nation chinoise», «Séparatiste»: le pouvoir chinois n’avait pas ménagé ses qualificatifs à l’encontre du dirigeant taïwanais, plutôt connu en Occident sous le nom de «Monsieur Démocratie».

Artisan de la transformation de Taïwan en un État libre et moderne après des décennies de dictature, Lee Teng-hui, décédé d’un choc septique après des mois d’hospitalisation, avait été président de 1988 à 2000.

Il était devenu une figure de proue du mouvement visant à faire reconnaître l’île comme État souverain, flirtant dangereusement avec la notion «d’indépendance», un casus belli pour Beijing.

L’île de 23 millions d’habitants et le continent sont gouvernés séparément depuis 1949 et la fuite à Taïwan des nationalistes du Kuomintang (KMT), alors que les communistes de Mao Tsé-toung prenaient le pouvoir à Beijing.

Les deux États revendiquent depuis, du moins en théorie, leur souveraineté sur l’ensemble chinois — le nom officiel de Taïwan reste «République de Chine», sous lequel l’île est reconnue par une poignée de gouvernements.

Missiles contre porte-avions

Après 70 ans de séparation, une part croissante des Taïwanais ne ressent toutefois plus de liens avec le continent. Beijing menace de prendre l’île par la force, notamment en cas de déclaration d’indépendance à Taïpei.

Une indépendance dont le régime communiste accuse Lee Teng-hui d’avoir fait le lit, en refusant de reconnaître le «principe de la Chine unique», sacro-saint pour Beijing.

Lee Teng-hui préférait la notion de relations spéciales «d’État à État» avec le continent — un blasphème pour les dirigeants communistes.

Sa présidence avait été marquée par une grave crise dans les années 1995-96, lorsque la Chine continentale avait tiré des missiles dans le détroit la séparant de Taïwan. 

Beijing reprochait à M. Lee d’être arrivé à se faire inviter sur le sol américain par son ancienne université — alors que les États-Unis ne sont pas censés entretenir des relations diplomatiques avec l’île.

Le régime chinois était surtout furieux de l’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel direct à Taïwan, une première que M. Lee remportera haut la main en mars 1996. 

La crise culminera avec l’envoi par Washington d’un porte-avions dans le détroit de Taïwan, soulignant la détermination des États-Unis à défendre l’île.

«Un vide énorme»

Lee Teng-hui est né à Taïwan en 1923, sous occupation japonaise. À l’âge de 20 ans, il étudie au Japon et rejoindra même pendant un temps l’armée nippone.

Expert des questions d’agriculture, M. Lee deviendra maire de Taïpei, avant d’être désigné vice-président en 1984 par le président de l’époque, Chiang Ching-kuo, fils et successeur du dictateur Chiang Kai-shek.

À la mort de Chiang Ching-kuo en 1988, M. Lee devient président — le premier natif de l’île à diriger l’État, à la différence des Chiang, originaires du continent.

Chiang Ching-kuo avait déjà levé la loi martiale en 1987, mais c’est M. Lee qui mènera Taïwan vers la démocratie.

Lee Teng-hui «a contribué à mettre fin à des décennies d’autoritarisme et a inauguré une nouvelle ère de prospérité économique, d’ouverture et d’État de droit», a salué jeudi le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo.

L’actuelle présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, a rendu hommage à un homme «irremplaçable» qui laisse «un vide énorme à notre pays».

Tout autre son de cloche depuis Beijing, où le Bureau des affaires taïwanaises s’est borné à rappeler que l’indépendance de l’île «est une impasse».

Le quotidien nationaliste Global Times a qualifié M. Lee de «parrain du séparatisme taïwanais». «Sa mort n’est assurément pas une mauvaise nouvelle pour la plupart des gens sur le continent», a commenté le journal.

«Il est mort trop tôt pour voir la libération de Taïwan par l’armée chinoise», regrettait cependant un internaute chinois sur le réseau social Weibo.