/misc
Navigation

«Good trouble»

«Good trouble»
Photo d'archives, AFP

Coup d'oeil sur cet article

Si j’ai passé la quasi-totalité de la journée d’hier à commenter un autre gazouillis discutable du président américain, je suis malgré tout parvenu à voir et à entendre de longs segments des funérailles de John Lewis.

Plutôt que d’expliquer que le report d’une élection ne figure pas sur la liste des prérogatives présidentielles, l’historien en moi aurait préféré expliquer le parcours d’un des géants de la lutte pour la reconnaissance des droits civiques. John Lewis méritait mieux que de figurer au second rang de la couverture médiatique américaine.

Pour ceux et celles d’entre vous qui ne connaissent pas l’homme, John Lewis a été bien plus qu’un représentant de la Géorgie à la Chambre. Celui que ses collègues considéraient comme la conscience du Congrès a d’abord et surtout été un activiste déterminé, dès son plus jeune âge.

Révolté par le meurtre sordide du jeune Emmett Till en 1955, John Lewis n’a que 15 ans lorsqu’il décide que la recherche d’une plus grande justice sociale sera le combat de sa vie. Une vie qu’il va risquer à plusieurs reprises. Si l’histoire fait une plus grande place à Martin Luther King, il ne faut pas oublier que Lewis fut lui aussi l'un des théoriciens de l’action pacifique.

John Lewis a défilé dans les rues de villes racistes du Sud lors des freedom rides, il a pris place dans des restaurants où on ne servait pas les Noirs, il a séjourné derrière les barreaux parce qu’il s’opposait aux lois ségrégationnistes et c’est lui qu’on a laissé pour mort après l’une des tristement célèbres marches de Selma.

On oublie parfois que John Lewis était lui aussi à Washington en 1963, lorsque Martin Luther King a partagé son rêve d’une Nation égalitaire. Il n’a que 23 ans à ce moment, mais il prend pourtant la parole aux côtés de meneurs plus expérimentés. Déjà, il souligne que, s’il faut être patient, cette patience a ses limites. À peine plus âgé que mes étudiants actuels, il contribue à influencer durablement les choses.

Ce sont les pressions d’activistes comme Lewis qui expliquent la promulgation du Voting Rights Act en 1965. Il a versé son sang pour la cause et on ne prend pas toujours la mesure des obstacles surmontés pour obtenir ces gains. Tout ça il y a à peine plus de 50 ans, mais 100 ans après l’émancipation des esclaves à la fin de la guerre de Sécession.

J’ai été profondément ému par la cérémonie d’hier, pour plusieurs raisons. Les témoignages entendus constituaient de véritables leçons d’histoire, mais surtout des leçons de dignité. Alors que les États-Unis traversent une période particulièrement difficile et que le pays est profondément divisé, écouter les orateurs – dont trois présidents – présenter le parcours d’un homme simple et bon avait quelque chose de rassurant. Le respect et la décence ont toujours leur place.

Ce matin, bien des observateurs s’intéressent surtout au témoignage de l’ancien président Obama. Quelques-uns se sont indignés du caractère résolument politique de certains passages. Pourtant, il allait de soi que le premier président noir de l’histoire américaine se présente comme l’héritier du combat de Lewis et des autres activistes.

Peut-on reprocher à Obama de récupérer le message d’un homme dont toute la vie fut marquée par la lutte politique? Le 44e président a souligné les gains obtenus par des activistes de la génération précédente, mais comment pouvait-il ignorer que Lewis meurt alors que certains législateurs ouvrent à nouveau la porte à l’exclusion des minorités et que la communauté noire manifeste encore dans les rues? La patience à laquelle Lewis faisait référence en 1963 n’a-t-elle pas atteint ses limites?

Le New York Times publiait hier, à titre posthume, un dernier message de John Lewis. Il y insistait sur l’importance de l’action, mais aussi sur l’amour et la non-violence. À ses yeux, exercer son droit de vote constitue le moyen le plus efficace pour changer les choses: «The vote is the most powerful nonviolent change agent you have in a democratic society. You must use it because it is not guaranteed. You can lose it.» 

Comme Lewis le souligne, ce droit de vote peut être limité ou, dans les pires cas, retiré. Pour s’assurer de le préserver, il faut parfois s’indigner et manifester, ne pas hésiter à se placer dans une situation difficile pour faire bouger les choses. 

C’est ce qu’il appelait «getting in good trouble». Parions que nos voisins du Sud, particulièrement les représentants de la communauté noire, se souviendront de cet appel à l’action. Le slogan figurait déjà sur les masques de plusieurs invités à la cérémonie d’hier.