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Il y en a qui meurent... C’est ça qui est ça

Le président américain Donald Trump
Capture d'écran, Youtube Le président américain Donald Trump

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Une entrevue de Donald Trump diffusée lundi en dit long sur celui qui cherche à se faire réélire au cœur d’une pandémie meurtrière.

L’entrevue accordée par Donald Trump au journaliste Jonathan Swan, publiée sur le site d’information Axios et diffusée hier soir au réseau HBO, vaut assurément la peine d’être vue et écoutée attentivement. Elle illustre plusieurs facettes de la personnalité du président américain et constitue un exemple pour tous les journalistes qui envisagent de faire des entrevues avec des champions de l’esquive et, si vous me permettez ce terme technique, de la bullshit. L’entrevue, d’une demi-heure peut être vue ici: 

L’entrevue expose crûment certains traits de la personnalité du président: son penchant pour le spin; sa malhonnêteté intellectuelle assortie d’un dédain pour les faits; son refus d’admettre sa responsabilité ou ses erreurs; son narcissisme et, surtout, son absence d’empathie. 

Le spinner en chef

Swan démarre en demandant à Trump de lui expliquer sa philosophie de la «pensée positive», qui lui fait percevoir toutes les situations et toutes les circonstances à son avantage. Le président dévie alors la discussion vers ce qu’il présente comme le succès retentissant de son administration à gérer la crise du coronavirus. Ça commence bien. 

Comme à son habitude, il revient sur sa décision de restreindre les entrées en provenance de la Chine et de l’Europe, comme si c’était la seule chose qui pouvait être faite aux premiers jours de la crise. À l’entendre, s’il n’avait pas été là, personne n’aurait rien fait pour contrer la pandémie, et des millions d’Américains en seraient morts. 

Vu sous cet angle, les plus de 150 000 décès attribuables au virus sont un grand succès, mais il faut être bien naïf pour croire qu’avec tout autre président, rien de rien n’aurait été fait. À force de «spinner» ses actions pour transformer une catastrophe en succès, il a fini par convaincre sa base partisane. Ce qui étonne est qu’il persiste à croire que les électeurs qui ne lui sont pas déjà gagnés se laisseront berner par ce genre de spin

Mensonges et malhonnêteté intellectuelle

Il est vrai que les États-Unis ont fait plus de tests de dépistage de la COVID-19 que tout autre pays. Trump maintient toutefois que c’est ce grand nombre de tests, qu’il présente comme un succès incroyable de son administration, qui explique le grand nombre de cas reportés aux États-Unis. Il est arrivé à l’entrevue armé de graphiques et de statistiques qui, d’après lui, démontrent ce succès. 

Même si les faits indiquent que la situation est loin de s’améliorer aux États-Unis, il insiste pour dire que ça s’améliore. Même si les faits montrent clairement que le bilan des décès aux États-Unis est l’un des pires au monde, Trump persiste à affirmer que c’est l’un des meilleurs. 

Quand Swan le confronte en disant que la statistique la plus importante dont il faut tenir compte et pour laquelle les États-Unis affichent l’un des pires bilans au monde est le nombre de décès en proportion de la population, Trump lui répond: «Vous ne pouvez pas faire ça.» 

Le journaliste lui répond: «Pourquoi dites-vous que je ne peux pas faire ça?», mais Trump esquive immédiatement le sujet en passant à autre chose. Pour Trump, les seuls faits qui comptent sont ceux qui l’arrangent ou ceux qu’il invente pour enjoliver ses histoires. Quand les faits ne font pas son affaire, comme dans le cas des rapports des services de renseignement américains qui indiquent que des primes ont été versées par la Russie à des talibans qui ont tué des Américains en Afghanistan, il blâme les «fake news». 

Refus de la responsabilité

Tout au long de l’entrevue, Trump fait porter la responsabilité pour tout ce qui va mal sur les épaules de quelqu’un d’autre, en n’oubliant pas de souligner à quel point les choses pourraient être pires s’il n’était pas là pour s’en occuper. À aucun moment dans toute l’entrevue il n’admet avoir fait la moindre erreur ou le moindre faux pas. Rien de nouveau... 

Narcissisme

Peu importe de quoi il est question, Trump se place toujours au centre de l’histoire. Par exemple, lorsque Swan lui demande de commenter sur la vie et l’œuvre du représentant démocrate John Lewis, champion de la lutte pour les droits civils décédé récemment, tout ce que Trump trouve à dire à son sujet est que Lewis a refusé de participer à son inauguration et à son discours sur l’état de l’Union, pour ensuite dévier immédiatement la conversation vers ses propres mérites, en affirmant être le président qui a le plus fait pour les Afro-Américains, à l’exception possible d’Abraham Lincoln. C’est évidemment une affirmation ridicule et sans fondement, mais à force de la répéter, il a fini par y croire. 

Absence d’empathie

Depuis le début de cette crise, il n’a jamais manifesté d’empathie à l’égard des victimes, si ce n’est dans des extraits de discours rédigés par d’autres qu’il récitait maladroitement. Le moment le plus révélateur de l’entrevue est probablement celui où Trump affirme que la pandémie est maîtrisée et où Swan lui demande comment il peut affirmer cela alors que des milliers de gens meurent encore. 

La réponse de Trump: «Les gens meurent. C’est ça qui est ça (It is what it is)». Aucune trace d’empathie pour ceux qui souffrent de la maladie ou pour les proches des défunts. Ce moment de l’entrevue en dit long et a de fortes chances d'être revu souvent dans les publicités contre Trump. 

Il est fort possible que le président et son entourage aient l’impression qu’il a réussi cette entrevue de façon brillante. Pourtant, à moins d’être entièrement gagné au culte de la personnalité de Trump, il est impossible de voir cette entrevue autrement que comme une catastrophe. Il ne reste que 13 semaines à cette campagne, 13 très longues semaines, mais si cette entrevue est un avant-goût de ce à quoi on peut s’attendre, il est difficile de concevoir comment Trump pourra convaincre ceux qui ne sont pas encore gagnés à sa cause pour rattraper le retard considérable qu’il a dans les sondages d’intentions de vote, y compris dans tous les États clés.