/entertainment/opinion/columnists
Navigation

Beyrouth où j’aurais bien pu me retrouver

Coup d'oeil sur cet article

Été 1967. Après une brève visite en Israël, qui exulte après la conclusion victorieuse de la guerre des Six Jours, je me retrouve pour quelques heures au Liban.

Le temps de survoler Beyrouth en taxi. Puis, le temps de fumer une cigarette dans le Bois des Pins, cet immense poumon d’une ville qui me fait penser à Montréal. Pas de gratte-ciel, mais de beaux immeubles comme on en trouvait alors, rue Sherbrooke. Une ville à hauteur d’homme. Au coucher du soleil, j’admire Beyrouth de loin, à bord du téléphérique de Jounieh. En bon touriste, je suis allé à Harissa voir la statue de Notre-Dame du Liban.

Deuxième visite

Été 1994. Cette fois, j’ai tout mon temps. Louise DesChâtelets et moi nous sommes quittés, et je suis amoureux d’une Libanaise qui me fait découvrir son pays. Je retrouve d’abord Beyrouth. Avec stupeur. Il ne reste rien de la ville dont je gardais un si bon souvenir. La statue de bronze de la place des Martyrs, devant laquelle le chauffeur de taxi m’avait photographié en 1967, n’y est plus. Mon amoureuse s’informe. Amochée et criblée de trous de balle, la statue repose dans les jardins de l’Université Saint-Joseph où on doit la restaurer.

Les édifices du centre-ville sont tous éventrés. À l’étage d’un immeuble dont il ne reste que les murs, je suis témoin d’une scène surréaliste. Un homme et une femme, lui, torse nu, et elle, dans une robe noire en lambeaux, sont debout devant une table bancale. Ils mangent aux quatre vents. Des appartements de béton noirci par le feu et criblé de balles dans des immeubles sans façade, j’en verrai des centaines d’autres. Quelques-uns encore habités contre tout bon sens. 

Dans le Bois des Pins, la guerre a laissé quelques arbres. D’autres sont calcinés. Des milliers de souches transformées en charbon émergent du sol sablonneux. Au moment où nous passons, des ouvriers plantent de jeunes pins. Le climat maritime du pays est si bienfaisant qu’ils ne mettront que quelques années à grandir.

Maronite – donc chrétienne –, ma fiancée m’amène me recueillir aux pieds de Notre-Dame du Liban. La guerre l’a épargnée, mais elle n’a pas ménagé le téléphérique. Malgré mes protestations, je m’y retrouve de nouveau. Toutes les vitres de la cabine sont fracassées. Les roues font un bruit d’enfer sur les câbles rouillés. La vue époustouflante de la baie et des collines surplombant Beyrouth et sa banlieue n’arrive pas à calmer ma peur.

Deux semaines plus tard, conquis par la beauté du lieu et encouragé par les proches de ma future femme qui croient le Liban enfin pacifié, nous nous arrêtons non loin du port où commence la construction d’immeubles d’habitation. 

Un promoteur me vante la vue imprenable qu’auront de la mer et du port les appartements qu’il construit. Il m’offre d’en acheter un sur plan. Au tiers de la valeur qu’il aura une fois construit, jure-t-il. J’hésite, je tergiverse, mais je finis par dire non. Au grand déplaisir de ma femme qui s’y voyait déjà. Dans les années qui suivirent, Beyrouth est redevenue une plus grande ville que celle que j’avais visitée en 1967. 

Un autre drame

Été 2020. Encore une fois, Beyrouth est en ruines. Encore une fois, ses habitants pleurent leurs morts et soignent leurs blessés. J’espère que les proches de mon ex n’en font pas partie.