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Comment ça va ?

Ouverture des magasins
Photo Pierre-Paul Poulin La tragédie est indissociable de la vie.

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Vous voulez rire ? Je suis devenue perplexe quand, depuis des semaines, on me pose cette question. D’ailleurs, les Anglais usent d’une expression « How do you do ? » d’une manière particulière. En fait, ils ne souhaitent absolument pas que vous entrepreniez de leur répondre franchement. Leur question n’en est pas une – ce n’est qu’une formule de politesse.

Ce n’est pas parce que je vis avec un Anglais que la question m’insupporte. C’est plutôt une conséquence de la pandémie. Comment peut-on répondre à l’interlocuteur, « Ça va bien, très bien. J’adore cette période exceptionnelle où tout a changé » ?

« Ça va bien ? » Oui, je n’ai pas encore la COVID-19. Mais quel bonheur de ne plus avoir à serrer des mains, à faire la bise, à se pencher à l’oreille de l’autre pour lui confier un secret ! Et que dire de faire la queue un peu partout et de porter un masque qui finit par provoquer une sécheresse sur le menton après quelques heures ?

Défoulement

Quelle excitation que de lire les journaux qui nous décrivent dans les détails des meurtres familiaux sordides, des attentats au couteau parmi les jeunes désœuvrés en quête de défoulement ! Et quelle stimulation intellectuelle que les débats des réseaux sociaux où s’enragent des refoulés qui deviennent des stars en dénonçant de malheureuses cibles de leur haine devenue endémique !

Quelles leçons de vie les militants du non nous transmettent, ces fortes têtes qui refusent de devenir comme la majorité silencieuse, c’est-à-dire des béni-oui-oui ! Les audacieux sceptiques croient que la terre entière, moins ronde que ne l’affirme la « supposée science », est sur le point d’être contrôlée par les Bill Gates et autres gourous. Ces derniers, selon eux, nous mettront bientôt une puce qui nous transformera en robots dociles.

Ça va bien ? Mais oui, puisque les frontières sont fermées et la circulation à l’intérieur des pays libres est elle-même contrôlée. L’enseignement universitaire risque de devenir virtuel, une rupture avec la philosophie séculaire de la transmission des connaissances par des maîtres devant des jeunes, tel Socrate pratiquant la maïeutique, c’est-à-dire « l’art de faire accoucher les esprits ». Quant aux enfants, privés d’école depuis des mois, ils devront s’adapter à des règles en opposition aux besoins psychologiques de leur âge.

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Stress

Ça va bien ? Ah oui, c’est agréable de faire les courses dans les grandes épiceries, entourée de personnes stressées, inquiètes ou prêtes à vous engueuler parce que, à cause du masque qui limite le champ visuel, vous n’avez pas vu la flèche indiquant la direction à suivre dans l’allée pour trouver les pâtes alimentaires où tout le monde se retrouve.

À vrai dire, la façon la plus sanitaire, dira-t-on, d’envisager l’avenir à moyen terme est de refuser de croire que nous entrons dans une nouvelle « normalité ». Dans nos rapports entre humains, nous vivions selon les codes qui nous permettaient de trouver dans la plupart de nos actions une forme de plaisir. Sans ce plaisir, impossible de connaître la joie, ce sentiment plus élevé du plaisir.

Nous sommes condamnés en quelque sorte à être courageux et résilients. La pandémie est notre guerre mondiale d’une certaine manière.

Ça va bien ? Oui, à condition de vivre dans l’espoir.