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Un appel à la censure contre notre patrimoine télévisuel

Lance et compte
Photo d'archives

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Ce matin, dans La Presse, on s’interroge ouvertement sur la nécessité de censurer ou de «contextualiser» les séries télévisées souvent rediffusées qui sont associées au patrimoine culturel et télévisuel québécois.

L’argument est le suivant: comment peut-on rediffuser des séries contredisant notre sensibilité revendiquée à la diversité et qui véhiculent des préjugés jugés inadmissibles aujourd’hui?

On pourrait le reformuler ainsi: comment peut-on rediffuser librement des séries qui heurtent la sensibilité du régime diversitaire et ceux qui y ont été socialisés? On parle ici d’une société fondamentalement susceptible qui pousse ses membres à voir des microagressions dans tous les discours qui les contredisent, que ce soit dans la diffusion d’un téléroman de l’ancien temps ou dans un roman qui ne véhicule pas la vision attendue de telle ou telle catégorie de la société. La télévision ne devrait-elle pas être un safe space?

Les diffuseurs, invités à justifier le fait qu’ils rediffusent ces séries, semblaient bien embarrassés. Comme on dit, ils marchaient sur des œufs. Comment tolérer par exemple la présence de personnages stéréotypés? Comment tolérer la présence de «blagues qu’on ne trouve plus drôles en 2020»? Comment tolérer, autrement dit, une œuvre qui ne vient pas simplement relayer l’idéologie dominante d’aujourd’hui et les valeurs et symboles qu’elle veut imposer à tous?

Dans l’article, la journaliste interviewe ainsi les responsables de programmation, mais aussi les auteurs des séries d’hier, pour leur demander de justifier tel ou tel passage qui est censé nous choquer. Elle n’est pas loin de leur demander de s’excuser, comme s’ils devaient se repentir. L’anachronisme devient la norme.

Ce qui avait commencé avec Autant en emporte le vent s’appliquera peu à peu à toutes les œuvres venues du monde d’avant la révolution diversitaire: il faudra se justifier de les diffuser, il faudra les encadrer d’un appareil interprétatif; pour éviter qu’elles n’éveillent des pensées jugées coupables ou inacceptables par les nouvelles autorités morales, et il faudra probablement censurer ou laisser mourir en rendant pour de bon inaccessibles les œuvres qui sont jugées irrécupérables.

On ne se trompera pas: un tel article qui prétend signaler des contenus problématiques au nom de la présente inquisition diversitaire est un appel à la purge et à la délation. Et le propre d’une purge idéologique, c’est qu’elle ne sait jamais quand ni comment s’arrêter.

Tôt ou tard, Les Belles Histoires des pays d'en haut, Le Temps d'une paix, Lance et compte, Scoop, Cormoran et bien d’autres séries y passeront.

Les gardiens de notre patrimoine culturel devraient en prendre conscience: dès qu’ils entrent sur le terrain de la censure et de la purge, ils sont condamnés à perdre, car malgré toutes leurs justifications emberlificotées, ils seront enfermés dans une posture défensive qui les obligera à multiplier les concessions jusqu’à se placer une fois pour toutes sous l’autorité des nouveaux censeurs.

Ils devraient plutôt adopter une posture de simple bon sens: l’inspection des œuvres du passé par la police idéologique est un crime contre l’esprit et une entreprise d’aseptisation de la culture. La vocation d’une œuvre n’est pas simplement de relayer un contenu idéologique. Elle n’a pas à servir la propagande d’une cause ou d’une autre. Une œuvre est par définition polysémique.

L’art officiel au service du régime relève de la sottise décomplexée. Il faut défendre les œuvres telles qu’elles sont et réclamer le droit d’y avoir accès sans qu’elles passent par le filtre de commissaires politiques effarouchés et terrifiés à l’idée que le monde s’est déjà vu autrement qu’il ne se voit aujourd’hui.

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