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Une étouffante fin de siècle !

<strong><em>Asphyxies</em><br>Sébastien-D. Bernier</strong><br>Sémaphore<br>184 pages
Photo courtoisie Asphyxies
Sébastien-D. Bernier

Sémaphore
184 pages

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L’année 2093 semble loin et le monde déshumanisé décrit dans Asphyxies est des plus cauchemardesques. Mais à bien y penser, est-il si invraisemblable ? 

Patrice Lajoie ne jure que par les jeux illégaux que les plus habiles arrivent à repérer dans l’univers numérique de cette fin du 21e siècle. Mais il s’est fait prendre et s’est retrouvé en prison.

Quand il en sort quatre ans plus tard, en juin 2093, il s’installe chez sa sœur Régine et son conjoint Charles. Où il rejoue, cette fois avec ce dernier. Et ils se font prendre...

Leur peine, toutefois, sera d’une tout autre nature que la détention. Il s’agit plutôt de se racheter socialement – une nouvelle invention du gouvernement des androïdes (l’intelligence artificielle gère dorénavant tout).

Comme sanction, le trio devra donc accueillir chez lui une personne âgée défavorisée afin de s’en occuper. Elle s’appelle Stéphanie Dumont et a 117 ans.

En fait, celle-ci a un fils qui aimerait bien veiller sur sa mère. Mais le gouvernement l’interdit. Il peut voir aux soins de quelqu’un, en étant même payé pour ce faire, mais seulement s’il n’y a pas de lien affectif entre eux. 

Que cela rappelle férocement le printemps 2020, tel que vécu dans les CHSLD québécois où les proches aidants des résidents ont été évacués séance tenante et remplacés par des inconnus sous prétexte de pandémie ! Le roman de Sébastien-D. Bernier est pourtant dérivé d’une pièce de théâtre qu’il a présentée il y a plus de 15 ans... 

Avec l’actualité en tête, l’intérêt pour son récit se trouve décuplé.

On s’attarde ainsi à la description de la pollution qui règne, obligeant chacun à sortir masqué, sinon gare aux malaises ! 

On s’inquiète que la culture soit en voie de disparition dans cette société de l’avenir. L’intolérance à l’art y est même une maladie reconnue qui a pour nom l’artopathie et qui se répand comme une épidémie.

Chanter y est particulièrement menaçant. Une aberration pour madame Dumont, née en 1976 et qui fredonne des chansons d’autrefois pour tenir le coup – avec un faible pour La désise de Daniel Boucher.

Pratiques disparues

On perçoit autrement la pression subie au travail par l’attachée de projets civiques 023 (son véritable nom est Denise Daudelin, mais elle a dû l’abandonner en devenant fonctionnaire), devenue accro à la cocaïne. Car, contrairement à ses collègues androïdes, elle perçoit les émotions et ça rend tout plus compliqué. C’est elle qui doit superviser le trio chargé de prendre soin de Mme Dumont. 

Et si l’espérance de vie a augmenté dans cette nouvelle société, c’est au prix de plaisirs disparus. Manger, par exemple, se résume à ingurgiter des languettes alimentaires. Que la terre puisse produire des légumes et des fruits relève de pratiques oubliées.

Il y a malgré tout des brèches dans cette sombre dystopie. Elles viennent des femmes du récit qui perçoivent bien que quelque chose ne tourne pas rond dans ce monde aseptisé.

Leur résistance sera vaine, mais elle témoigne du plus important : l’esprit de liberté.