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François Legault au pays des Anglos

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Photo Simon Clark Que le premier ministre peine à décoder l’inquiétude plus marquée d’une part des anglophones face à la COVID-19 s’explique plus simplement qu’on le pense.

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Le premier ministre François Legault mâche rarement ses mots. Ses déclarations d’hier à l’étude des crédits – volet « relations avec les Québécois d’expression anglaise » – en sont la énième preuve.

Gabriel Nadeau-Dubois de Québec solidaire lui demandait comment il s’expliquait les craintes plus élevées des anglophones face au déconfinement. Du moins, selon un sondage Léger du 11 mai.

À l’époque, M. Legault avait blâmé le quotidien The Gazette et son reporter Aaron Derfel pour leur ton qu’il jugeait trop alarmiste. Avec raison, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Michaël Nguyen, avait dû rappeler M. Legault à l’ordre.

Aaron Derfel, journaliste rigoureux, était pourtant celui qui avait révélé l’horreur des morts en série à la résidence Herron. D’où l’étonnement de voir M. Legault remettre ça hier.

« Je trouve que M. Derfel, lança-t-il calmement, ça penche pas mal toujours du côté que tout ce que fait le gouvernement n’est pas bon. »

Sortie révélatrice

Le premier ministre ajouta que les anglophones, regardant aussi CNN, en sortiraient encore plus inquiets. Étrange. Les francophones regardent CNN. Mais bon, passons.

Le plus intéressant dans cette sortie est dans ce qu’elle révèle à plusieurs égards. On y voit tout d’abord le peu d’antennes politiques de son gouvernement à Montréal.

La CAQ n’y a que deux élus, dont Chantal Rouleau dans Pointe-aux-Trembles, elle-même critiquée pour son manque de leadership depuis le début de la pandémie. De manière plus générale, le premier ministre semble être aussi peu à l’aise face à la communauté anglophone. En cela, il rappelle l’ex-premier ministre Robert Bourassa. 

Bien qu’il fût chef du PLQ – connu comme le « parti des Anglais » –, il s’intéressait peu à l’anglophonie d’ici ou du reste du Canada. Ce n’était pas tout à fait sa tasse de thé.

Comme Robert Bourassa

À l’instar de François Legault, M. Bourassa n’avait rien d’anglophobe pour autant. La réalité est beaucoup plus simple.

Même s’il était fédéraliste, le rapport de M. Bourassa avec l’anglophonie québécoise ou canadienne était de nature strictement politique. Les multiples crises qu’il a vécues dans les dossiers linguistiques et constitutionnels l’expliquaient en partie.

Comme pour François Legault, ses sensibilités culturelles ou sociales envers l’anglophonie étaient également minimalistes. Idem pour son sentiment d’appartenance au Canada nettement plus économique qu’identitaire.

Bref, que M. Legault peine à décoder l’inquiétude plus marquée d’une part des anglophones face à la COVID-19 n’a rien d’étonnant. Leurs craintes s’expliquant bien autrement que par les articles d’Aaron Derfel.

Primo, on trouve chez les Anglo-Québécois un sens tissé serré de la communauté. Dès mai, le sondage Léger montrait déjà qu’ils étaient plus nombreux à s’inquiéter de voir un proche contracter le virus et par conséquent, à porter le masque volontairement.

Deuxio, certains quartiers plus anglophones comptent de nombreux aînés plus fragiles au virus. Le maire de Côte-Saint-Luc fut d’ailleurs le premier au Québec à imposer le masque dans les commerces.

Tertio, une vaste majorité d’Anglo-Québécois vit à Montréal, l’épicentre canadien du virus. Leurs craintes sont donc rationnelles. Les francophones étant plus présents qu’eux en région, là où le virus est moins actif, ils sont moins nombreux à s’en inquiéter.

À l’aube d’une deuxième vague, n’est-ce pas plutôt des craintes faiblardes d’une partie des francophones dont le gouvernement devrait s’inquiéter ?