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L’étonnante convention virtuelle des démocrates

L’étonnante convention virtuelle des démocrates
AFP

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La convention du Parti démocrate s’est terminée hier et, malgré les défis que présentait son format «virtuel», elle s’est avérée étonnamment efficace.

Personne ne savait trop à quoi s’attendre de cette convention virtuelle, dont le format aseptisé contrastait avec les grands rassemblements festifs du passé. Deux heures de clips vidéo, la plupart préenregistrés, ne remplacent pas le bon vieux format de la convention politique dans un aréna plein de partisans chauffés à blanc. Il y avait même des moments carrément ennuyeux dans ces quatre soirées de télévision aux heures de grande écoute, qui ont peut-être incité certains téléspectateurs à aller voir ailleurs. 

La formule n’en avait pas moins quelques mérites. Notamment, elle permettait aux stratèges démocrates de mieux contrôler le message en planifiant soigneusement la succession des vignettes et des discours. Aussi, elle permettait d’éviter le genre de discours-fleuves qui rendent parfois ce genre d’événements encore plus soporifiques. Surtout, à l’ère des médias sociaux, cette convention a envoyé une multitude de petits extraits vidéo faciles à partager qui ne manqueront pas d’être rediffusés des millions de fois et feront réverbérer le message à petites doses dans un très large public.

J’en ai retenu quelques moments forts, qui ne seront probablement pas les mêmes que ceux d’autres commentateurs, mais qui comportent chacun leur message au sujet de la campagne.

Le Parti démocrate ratisse large

Le choix des intervenants a suscité son lot de critiques et, comme le Parti démocrate est une constellation de groupes extrêmement variés, il était inévitable que certains se plaignent d’être moins représentés que d’autres. 

On a noté en particulier le rôle limité réservé à l’aile gauche du parti, qui consistait en quelques minutes d’interventions autour de la présentation du deuxième dans la course, Bernie Sanders. Par exemple, la vedette progressiste Alexandria Ocasio-Cortez s’est contentée d’un passage de 90 secondes à l’écran. Si on compare la modeste apparition de cette vedette montante qui perce l’écran au discours long et ennuyeux de Michael Bloomberg, qui a parlé avant Biden, on comprend la frustration de certains progressistes.

On a aussi réservé un peu plus de temps à des républicains qui voulaient exprimer leur volonté de traverser la barrière partisane pour appuyer un démocrate. Ces extraits vidéo étaient très efficaces et mériteront d’être largement rediffusés.

La croisée des chemins pour le républicain John Kasich

L’ex-gouverneur républicain de l’Ohio était pressenti comme un possible prétendant à l’investiture de son parti dans l’hypothèse où celui-ci réussirait à se dégager de l’emprise du trumpisme. Son apparition à la convention démocrate a signalé pour lui la fin de ces aspirations et elle demandait un véritable courage politique. Il cherchait à convaincre l’électorat républicain désillusionné par Trump que cette élection représente une croisée des chemins pour l’avenir de leur parti. On discutera donc longtemps de son choix de décor: littéralement, une croisée de chemins. 

Est-ce que les électeurs républicains qui professent aujourd’hui leur allégeance à Biden lui feront faux bond à la dernière minute, comme ils l’avaient fait pour Hillary Clinton? Étant donné la place stratégique que leur a réservée la campagne de Biden et la réputation de conciliateur de l’ex-vice-président, on pourrait être porté à croire que non. 

Michelle Obama

L’épouse de l’ex-président est l’une des personnalités les plus universellement populaires aux États-Unis, tous partis confondus. Son intervention, écrite avec soin et livrée avec passion (retranscription), visait à rejoindre un groupe crucial dans cette élection: les électeurs débranchés et désillusionnés de la politique, qui en ont marre des facéties de l’actuel président mais qui préfèrent décrocher plutôt que de se donner la peine de s’inscrire sur les listes électorales et de se déplacer pour se faire entendre. 

Son discours de 18 minutes aurait sans doute été beaucoup plus long devant un public qui l’aurait interrompu à maintes reprises pour exprimer son approbation. Le but de l’intervention n’était cependant pas d’en mettre plein la vue, mais d’arriver à communiquer intimement avec ces électeurs (et surtout ces électrices) qui hésitent à s’engager. Dans ce sens, il n’est pas impossible que les rediffusions du discours ou de certains extraits atteignent effectivement ce but. 

Le témoignage d’un employé d’Amtrak

Un des objectifs d’une convention est de définir le candidat positivement d’une manière plus forte que n’arriveront à le faire les opposants. C’est ce qu’on perçoit très bien dans cette brève vidéo où figurent des employés du chemin de fer Amtrak qui ont côtoyé Joe Biden pendant les nombreuses années où il faisait le trajet quotidien entre Wilmington, Delaware et Washington pour aller siéger au Sénat. Ce moment et plusieurs autres ont martelé un fait évident: en contraste évident avec l’actuel président, Joe Biden est un homme proche des gens ordinaires et fondamentalement décent.

Le tour du pays

Habituellement, le décompte officiel des votes, État par État, est un moment soporifique par excellence des conventions, alors que chaque chef de délégation rapporte les résultats en récitant quelques platitudes au sujet de son État. Cette fois-ci, on a eu droit à un remarquable tour du pays qui donnait franchement le goût d’aller découvrir de nombreux endroits et surtout d’aller déguster un plat de calmars au Rhode Island.

Les Clinton cèdent l’avant-scène

Bill Clinton a participé à toutes les conventions démocrates depuis son irruption sur la scène politique en tant que jeune gouverneur de l’Arkansas en 1980. Son plus long discours, en 2012, avait duré 48 minutes. Cette fois-ci, celui qu’on a surnommé «l’explicateur en chef» a pris cinq minutes pour présenter une critique cinglante de la gestion de la pandémie de COVID-19 par l’administration Trump. 

Quant à Hillary Clinton, son discours ne sera sans doute pas retenu comme un temps fort. On n'en retiendra probablement qu’une seule ligne, aussi intraduisible qu’efficace: «This can’t be another coulda, woulda, shoulda election.» 

Un avertissement sévère de Barack Obama

Le discours de Barack Obama, mercredi soir, était fort attendu. Il a livré un plaidoyer impitoyable contre Donald Trump en disant qu’un renouvellement de son mandat représenterait ni plus ni moins que la fin de l’idéal démocratique américain. Il y aurait beaucoup plus à dire sur ce discours où Obama a démontré une fois de plus son immense talent oratoire. Si son épouse avait l’air de nous convier à une discussion intime entre amis, par contre, l’ex-président parlait plutôt d’une position d’autorité indéniable pour convaincre son auditoire que l’heure est grave et que la menace qui pèse sur les institutions démocratiques, représentée par Trump, est bien réelle. Le discours au complet vaut la peine d’être entendu et lu (voir ici), mais l’extrait suivant en résume bien la teneur: «Cette administration a démontré qu’elle est prête à démolir notre démocratie si c’est ce que ça prend pour gagner.»

Présenter Kamala Harris

La soirée de mercredi appartenait à Kamala Harris, et sa présentation a été bien menée, après un passage bien senti sur le rôle des femmes, des groupes minoritaires et des citoyens issus de l’immigration dans la démocratie américaine. L’histoire de ses origines et de son ascension politique est un point fort de cette candidate qui a été assez bien rendu par la présentation qui en a été faite. Cependant, les Montréalais auraient sans doute souhaité que son passage parmi nous à l’adolescence ne soit pas carrément oblitéré de cette histoire. 

La présentation et le discours de Joe Biden

Il y a beaucoup plus à dire sur la présentation et le discours d’acceptation de Joe Biden, mais je me contenterai ici de mentionner trois points. D’abord, la convention démocrate aura sans contredit réussi à présenter efficacement le contraste entre l’humanité et l’empathie dont peut faire preuve Joe Biden et le personnage aux antipodes que représente Donald Trump. On parlera longtemps, entre autres, du rapport que Biden entretient avec plusieurs jeunes aux prises avec le bégaiement, comme Brayden Harrington, qui a livré un témoignage poignant sur l’aide que lui a apportée Biden. On se souviendra, en contraste, de l’épisode où Donald Trump s’était moqué, sur scène, du handicap d’un journaliste qui l’avait critiqué. 

Deuxièmement, il n’est pas inutile de rappeler que les républicains fondent une bonne partie de leurs critiques contre Biden sur la prétention que ce dernier est incapable de prononcer une phrase complète sans bafouiller. Au contraire, son discours a été livré avec aplomb et pratiquement sans faute. Difficile de se baser sur cette performance pour affirmer que Biden est un politicien fini (le texte et la vidéo du discours de Biden sont ici).

Évidemment, Biden n’a pas comblé toutes les attentes. On aurait pu s’attendre à ce que son discours donne quelques éléments spécifiques de son plan de relance économique pour relever le pays de la crise actuelle, mais, pour ça, il faudra attendre encore un peu. C’est maintenant au tour des républicains de faire leur grand spectacle la semaine prochaine. On y reviendra.