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MTQ: les firmes de génie-conseil continuent d’en mener large

Le ministère des Transports verse des dizaines de millions à des compagnies privées

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Six ans après la fin de la commission Charbonneau, Québec continue de payer le gros prix à des firmes de génie-conseil, même si le ministère des Transports a embauché des centaines d’ingénieurs.

Selon des données obtenues par notre Bureau d’enquête, le MTQ n’a toujours pas réussi à augmenter son expertise pour mieux contrôler le recours aux firmes de génie-conseil comme le recommandait la commission Charbonneau.

«C’est préoccupant, car la commission a clairement établi que le manque d’expertise est l’une des causes fondamentales qui ont permis les stratagèmes de collusion et de corruption», signale Pierre-Olivier Brodeur, le porte-parole du comité de surveillance de la commission Charbonneau.  

Encore plus inquiétant: depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de François Legault, les sommes payées aux firmes de génie-conseil par le MTQ sont en hausse.

L’an dernier, 265 M$ se sont retrouvés dans les coffres du privé pour réaliser des projets, alors que Québec prévoyait pour 1,8 G$ de contrats de construction. Il s’agit d’une augmentation de 30 M$ en un an. 

Pourtant, le gouvernement du Québec a engagé plus de 500 ingénieurs supplémentaires depuis 2011. Ils sont maintenant 1062 à travailler pour l’État. 

Mais 67 % sont âgés de 35 ans et moins. 

«Près d’un candidat embauché sur deux n’était pas encore ingénieur. Ils étaient des ingénieurs juniors, affirme le président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), Marc-André Martin. Le MTQ semble maquiller la réalité. La réalisation de travaux d’ingénierie à l’interne y est négligeable.»

Travaux importants

Le MTQ a grossi ses unités centrales de professionnels, mais celles-ci n’encadrent pas les contrats avec les firmes ni les contrats de construction, dit-il. Ainsi, le privé a encore le gros bout du bâton. 

Pourtant, il s’agissait d’une des recommandations principales de la commission Charbonneau en 2014. Québec devait inverser rapidement la tendance. 

Le comité de surveillance de la commission déplore d’ailleurs le manque d’effort du MTQ pour améliorer son expertise. 

«On n’a toujours pas réglé le problème. Surtout pour la surveillance et l’estimation des travaux», critique M. Brodeur, ajoutant que la situation rend encore le MTQ vulnérable à la corruption et à la collusion. 

Expertise nouvelle

De son côté, le MTQ considère avoir atteint ses objectifs en augmentant le nombre d’ingénieurs. 

«Les indicateurs démontrent que la reprise d’expertise est à la hausse», soutient la porte-parole du ministère Émilie Lord.  

Elle relate que la gestion interne de la surveillance des travaux routiers et de la préparation des projets a augmenté de 20 %. 

Ces statistiques excluent cependant plusieurs grands projets comme ceux associés à l’échangeur Turcot (à Montréal), a rappelé la vérificatrice générale dans son plus récent rapport. 


La 23e recommandation de la commission Charbonneau

◆ L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) considère l’expertise interne des donneurs d’ouvrage publics en matière d’approvisionnement comme essentielle à tout processus intègre et équitable d’octroi de contrats publics.

◆ La commission juge qu’il est primordial de rééquilibrer le recours aux firmes de génie-conseil et de redonner aux donneurs d’ouvrage les coudées franches lorsque vient le temps de déterminer si des travaux doivent être réalisés à l’interne ou octroyés en sous-traitance.

Nombre d’ingénieurs au MTQ  

  • 2015-2016 ▸ 861      
  • 2016-2017 ▸ 890      
  • 2017-2018 ▸ 937      
  • 2018-2019 ▸ 1018      
  • 2019-2020 ▸ 1062             

Contrats octroyés aux firmes de génie-conseil   

  • 2015-2016 ▸ 215,3 M$       
  • 2016-2017 ▸ 203,8 M$      
  • 2017-2018 ▸ 184,9 M$      
  • 2018-2019 ▸ 234,9 M$      
  • 2019-2020 ▸ 265 M$            

Contrats de construction   

  • 2015-2016 ▸ 1,48 G$      
  • 2016-2017 ▸ 1,4 G$      
  • 2017-2018 ▸ 1,25 G$      
  • 2018-2019 ▸ 1,7 G$      
  • 2019-2020 ▸ 1,8 G$            

Moins de travaux qu’à l’ère Charest, même montant versé au privé      

Québec réalise moins de travaux qu’avant la tenue de la commission Charbonneau, mais dépense pratiquement autant pour retenir les services du secteur privé. 

En 2012-2013, il y avait un total de 585 ingénieurs au ministère des Transports du Québec (MTQ). Cette année-là, le gouvernement a donné 380 M$ aux firmes de génie-conseil afin de réaliser des travaux de construction de 2,6 G$. 

Près de 800 M$ de plus en travaux que l’an dernier. Cependant, le ratio entre les sommes versées aux firmes privées et l’argent prévu pour les travaux de construction est similaire à celui d’aujourd’hui.

Même pourcentage

Québec injecte moins d’argent pour les travaux de construction, mais les firmes privées empochent le même pourcentage de la facture que celles de l’époque des libéraux de Jean Charest.

Par exemple, les sommes versées à des firmes représentaient 14,6 % du ratio des projets en 2012. 

Cette année, bien que Québec investisse moins, l’argent versé aux firmes représentait 14,7 % du ratio des contrats. 

«Le MTQ corrèle le nombre d’ingénieurs qu’il a embauchés avec le renforcement de son expertise. Avec 585 ingénieurs, le MTQ arrivait à faire plus de travaux de construction et le génie-conseil nous coûtait collectivement moins cher au prorata des travaux. Le MTQ devra repenser à sa stratégie de renforcement d’expertise, parce qu’il n’y arrive pas», note le président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec, Marc-André Martin.