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Ce n’est pas une histoire de famille

Félix Rose
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnes Félix Rose

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Je n’ai pas vu le film de Félix Rose, car je suis toujours retenu à La Havane en raison de la pandémie de COVID-19, mais les commentaires que j’ai pu lire ici et là sur le Net semblent plutôt favorables. Sauf celui de Denise Bombardier, qui, dans sa chronique, réussit à mentionner quatre fois le mot «terrorisme» ou «terroriste». 

La maison de production Babel films dit dans sa publicité, à propos du film Les Rose: «En octobre 1970, les frères Rose et la cellule Chénier enlèvent le ministre Pierre Laporte...» On laisse ainsi entendre que les événements d’Octobre ont débuté ce jour-là et qu’il s’agit ni plus ni moins que d’une histoire de famille.

Or, Octobre 1970 n’est pas une histoire de famille. Ni la mienne ni celle des Rose. Nos actions avaient été préparées et planifiées de longue date. Ce n’est pas un événement improvisé ou précipité, comme l’a laissé entendre un critique du Devoir.

L’enlèvement du diplomate britannique s’inscrivait dans toute une série d’actions révolutionnaires au Québec et ailleurs dans le monde, et plus précisément en Amérique latine, où des actions similaires avaient été couronnées de succès, avec la libération de prisonniers politiques.

La lecture du manifeste du FLQ, sur les ondes de CKAC, puis à la télévision de Radio-Canada, constituait, à nos yeux, un énorme succès. Nous avions atteint la moitié de nos objectifs. Le manifeste avait été conçu de façon à ce qu’une majorité de Québécois, de la Gaspésie à la Côte-Nord, de l’Abitibi à Gatineau, sans oublier Montréal, se reconnaissent dans nos propos et dénonciations. Dans ce portrait du colonisé. Et c’est ce que les gens, grosso modo, disaient: d’accord avec les objectifs du FLQ, mais contre la violence. 

Nous entendions le message. Personne n’est pour la violence. La violence est une réaction à une autre violence. Le FLQ se voulait une réponse à la violence de l’État canadien qui maintenait le peuple québécois en état d’infériorité, qui bafouait notre langue, notre culture et nos traditions, et qui cherchait à nous assimiler. Mais l’État n’avait tué personne. Oui, il y avait eu des patriotes pendus, oui, Louis Riel avait été pendu pour rébellion, mais, dans l’immédiat, nos camarades étaient détenus en prison, sans subir de tortures ni de menaces de mort. Nous visions essentiellement le gouvernement fédéral, responsable de notre aliénation. C’était lui, l’ennemi premier, et non le gouvernement québécois.

Nous avons donc décidé de ne plus menacer d’exécuter le diplomate britannique, même si l’État n’obtempérait pas à nos exigences — ce que nous n’aurions jamais fait, de toute façon —, et de le garder en «pénitence», pour reprendre le terme utilisé par Michel Chartrand. Dans la «prison du peuple», disions-nous alors, en empruntant cette expression aux Tupamaros uruguayens.

Nous devions faire connaître notre décision définitive aux membres de la cellule Chénier, qui nous avaient assurés qu’ils respecteraient notre décision et qu’ils s’aligneraient sur notre position, étant donné que nous avions le leadership. Nous étions donc rassurés. Nous avions jusqu’à midi, samedi, le lendemain de cette rencontre entre un membre de notre cellule et un membre de la cellule Chénier, pour annoncer notre décision par voie de communiqué déposé dans un endroit donné dont serait informé un journaliste d’une radio privée, selon la procédure habituelle. Or, ce premier communiqué a dû être intercepté par un corps policier, puisqu’il n’a jamais été rendu public. Nous en avons produit un deuxième, samedi matin, qui connut le même sort. Nous commencions à paniquer, nous craignions le pire. 

Et le pire s’est produit quelques heures plus tard. Pierre Laporte a été tué, et ce ne fut pas un accident. Vivant, Laporte aurait pu faire tomber le gouvernement Bourassa, en révélant le passé et le présent troubles du Parti libéral du Québec. Il aurait pu être libéré, une fois ces révélations rendues publiques. Et les membres de la cellule Chénier auraient été considérés comme des héros. Mais on a préféré nous montrer qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Peut-être avaient-ils raison, peut-être n’étions-nous pas prêts, nous de la cellule Libération, à faire la guerre, et que nous branlions un peu trop dans le manche à leur goût...

Mais une chose est sûre. C’est que ce bel élan de sympathie à notre égard est mort avec Pierre Laporte. Cela, je doute que le film le souligne. 

Si tuer quelqu’un parce qu’on pense que cela va faire avancer la cause de l’indépendance du Québec, plutôt que de lui suggérer de se «mettre à table» et de révéler la face obscure du pouvoir, est la décision idoine, eh bien, je m’efface devant un tel raisonnement, qui glorifie le manque de jugement.

Quant à l’expression «refuser d’aller emmerder Fidel Castro à Cuba», que j’ai lue quelque part dans un texte de Robin Philpot, elle relève du plus stupide crétinisme, d’une bravoure de gars de taverne. Si tel est le cas, nous avons été quelques milliers, dans ces années-là, à venir emmerder Fidel, puisqu’une bonne partie de la guérilla latino-américaine est venue à Cuba, soit pour se ressourcer et s’entraîner, soit pour simplement découvrir le vrai sens du mot solidarité. Tous des emmerdeurs?