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Attention : c’est cru !

<strong><em>Pornodyssée</em><br>Jean-Marc Beausoleil</strong><br>Éditions Somme toute
Photo courtoisie Pornodyssée
Jean-Marc Beausoleil

Éditions Somme toute

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Adolescent vers la fin des années cinquante, je n’ai connu l’industrie pornographique que sur le tard. Il y avait bien deux ou trois revues de « femmes toutes nues », dont Playboy, que les plus vieux d’entre nous disaient lire pour sa chronique philosophique à l’intérieur de ses pages, mais sans plus. 

Pas de salons de massage, pas de clubs de danseuses nues, pas de petites annonces d’escortes dans les pages de certains journaux. J’ai fait mon apprentissage en feuilletant le Larousse, dans la section des noms propres, où ici et là, je découvrais la morphologie des femmes dans certaines œuvres de peintres célèbres, dont un certain Gauguin, avec cette femme aux seins nus et fleurs rouges.

Le journaliste Jean-Marc Beausoleil a décidé d’écrire un livre, non pas pornographique, précise-t-il, mais sur le porno. Nuance. Ici pas de longs débats sur la nécessité de cette industrie qu’on dit lucrative ou son bannissement éventuel pour utilisation abusive du corps des femmes, entre autres. Quoique, une certaine Mélodie Nelson, en préface à l’ouvrage, risque, en des termes on ne peut plus crus, quelques opinions bien senties qui choqueront très certainement les zélotes des bonnes mœurs et du puritanisme militant : « Depuis la démocratisation de la pornographie, sur le web, les statistiques montrent que les agressions sexuelles sont à la baisse. [...] Je continue à m’endormir, sans joint ni somnifère, en regardant des femmes se faire attacher et gifler et doigter par leurs meilleures amies, sans me sentir coupable de quoi que ce soit, et sans rejeter la responsabilité de mes orgasmes sur une pathologie quelconque. [...] La suppression de la pornographie ne sera jamais une solution à quoi que ce soit. » Ça donne le ton à l’ouvrage en question.

« L’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation », avait affirmé un certain ministre de la Justice, en 1967. Ici, il ne s’agit pas de chambres à coucher, mais de lieux publics ou semi-publics, affichant complet en matière d’obscénité, c’est-à-dire « ce qui ne devrait pas être montré, ce qui devrait rester à l’extérieur de la scène (ob-scène, hors de la scène) ». 

Le livre de Beausoleil, c’est comme un road movie qui traverse un Québec insolite, ou un cinéma-vérité, où la réalité la plus crue sert de décor naturel. Il nous emmène dans les coulisses d’une industrie nébuleuse, que l’on ne connaît bien souvent qu’à travers les gros titres des journaux, lorsque la police fait une « descente » dans un bar topless ou un salon de massage qui offre des « extras » un peu trop alléchants. Il nous présente des intervenants grandeur nature, thérapeutes du sexe, en chair et en os, avec leurs spécialités, leurs défauts et leurs fantasmes à la limite de la caricature, actrices et acteurs d’un casting impossible, producteurs sympathiques ou antipathiques, consommateurs, performeuses et performeurs expérimentés ou néophytes en quête d’une expérience unique. Il y en a pour tous les goûts.

« Porno progressiste »

« Je n’ai jamais eu l’impression de travailler avec une personne exploitée », dit un producteur prospère, parmi les précurseurs au Québec. Certains parlent même de « porno progressiste, doux, équitable, intello. L’équivalent d’un label bio ». Beausoleil n’est pas moralisateur, il se préoccupe avant tout de nous montrer des personnages « profondément humains ». « Chez certaines des personnes que j’ai rencontrées, dit-il, la pornographie est encore une révolte, un refuge, une partie importante de la contre-culture. Porno punk. Porno chic. Pornanarchiste. »

Bien sûr, il y a des bavures, des accidentées du travail comme dans toute industrie. Le cas d’August Ames en est un. Cette jeune Canadienne de 23 ans, qui a tourné dans près de 300 films, s’est enlevé la vie « après que son refus de tourner avec un acteur bisexuel a provoqué une tempête de mécontentement sur les réseaux sociaux ». Une autre, interviewée pour les besoins de l’enquête, a accusé le journaliste de participer à l’esclavage des femmes. 

Et puis, à la fin, ce souvenir douloureux de l’auteur qui, à l’âge de seize, a accepté des attouchements de la part d’un homme dans l’espoir qu’il lui donne de l’argent pour s’acheter de la drogue. Curieux destin. À vous de juger.