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Filles en observation

École pour filles
Photo courtoisie École pour filles
Ariane Lessard
La Mèche
144 pages

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À quoi pensent de jeunes adolescentes isolées du monde ? Ariane Lessard nous en livre la clé dans un récit ensorcelé.

Il faut commencer École pour filles par la fin, en allant droit au texte de présentation de l’auteure. Ariane Lessard, lit-on, est née à Lévis, « non loin d’un monastère de sœurs cloîtrées ».

En entrevue, l’écrivaine précise avoir visité l’endroit à l’adolescence. De ce lieu coupé du monde lui est venue l’inspiration pour un roman aussi mystérieux qu’ingénieux. 

La romancière a ima-giné un pensionnat féminin installé au haut d’une montagne, dans une forêt repliée sur elle-même, quasi inatteignable, en tout cas dont on ne sort pas avant la fin de l’année scolaire. « Le pensionnat est enserré dans son linceul presque six mois par année », souligne l’une des plus anciennes élèves. 

L’époque du récit est elle-même lointaine. On est avant l’invention des moyens modernes de communication ; des calèches, des robes longues sont évoquées.

L’établissement est habité uniquement par des femmes : une poignée de professeures (la directrice, elle, s’enfuit dès les premières neiges !), une cuisinière, une concierge et 21 élèves – mais ce sont les plus jeunes que nous suivrons pendant toute une année.

Aucun dialogue

Des chapitres très courts marquent donc les prises de parole successives d’Ariandre, Colette, Corinne, Diane, Jeanne, Léa, et des autres.

À chacune son regard particulier et ses pensées, à chacune surtout son langage. Car par le seul jeu du rythme des phrases, Ariane Lessard donne à chaque jeune fille sa personnalité, reconnaissable avant même d’entamer la lecture.

Ariandre, l’implacable écrivaine du groupe, narre le quotidien, alors que le propos de Jeanne tient en quelques lignes et que celui de Diane se déploie comme une litanie. La lucide Corinne vibre de colère, mais Laure cultive une douce folie et Frédérique affiche une exquise politesse. Chez Annette, par contre, les mots s’emmêlent sans reprendre leur souffle.

De cette alternance d’adolescentes qui s’expriment sans pourtant échanger entre elles, car il n’y a aucun dialogue dans ce roman qui paradoxalement additionne les voix, il se dégage un étrange envoûtement.

Dans la solitude des bois, chacune observe son entourage, à l’ombre des « dames » qui enseignent pendant que les saisons se succèdent. 

Là-bas, la curiosité, le désir, l’envie, la jalousie, la cruauté ne font pas de bruit. Mais ces sentiments rôdent sous la surface des apparences et des non-dits, intenses, voire violents. Ils renvoient à la sauvagerie de la nature, prégnante dans le récit.

La mort sera pareillement accueillie : on ne parle pas des décès qui surviennent, mais les esprits, eux, n’oublient pas.

Ainsi, peu à peu, c’est l’école elle-même qui prend vie, nourrie des secrets de générations d’adolescentes qu’elle accueille en son sein : « Peut-être que chaque colonne est une fille qui est demeurée », écrit Ariandre, que personne n’est venu sortir du pensionnat à la fin des classes.

Seule la forêt, sur laquelle ce roman du silence oppressant se referme, pourrait le dire.